LE MIROIR DE MUSIQUE : VOX FEMINÆ
VENDREDI 12 SEPTEMBRE, STRASBOURG

Programme de salle

Quelques mots sur la musique

VOX FEMINAE
Entre contraintes et libertés, itinéraires féminins dans la musique médiévale

Au Moyen Âge, la voix des femmes résonne rarement dans les chroniques officielles, rédigées par des hommes pour des hommes. Et pourtant, en grattant la surface des récits dominants, apparaissent des figures féminines complexes, puissantes, audacieuses ou blessées, qui peuplent aussi bien les cloîtres que les cours princières, les ruelles des cités ou les recoins de la poésie amoureuse. Vox Feminae donne corps et souffle à ces voix multiples, entre louange sacrée, complaintes amoureuses et poésie lyrique. À travers un répertoire issu de manuscrits monastiques, de la lyrique courtoise et de la poésie en polyphonie du XVesiècle, ce programme invite à explorer les représentations de la femme dans la musique médiévale – entre idéalisation, douleur et affirmation de soi.

Interprété par un ensemble de quatre chanteurs et quatre instrumentistes, et enrichi par la participation d’un ensemble vocal issu du lycée Marie Curie de Strasbourg, ce concert est aussi une rencontre intergénérationnelle, un dialogue entre jeunes interprètes et artistes professionnels autour d’une histoire musicale à redécouvrir.

1. VIRGINITAS

Louange de la femme idéale : Marie, Vierge des vierges

Notre parcours commence dans le recueillement des monastères. La figure de Marie, Vierge et Mère, incarne au Moyen Âge l’absolu féminin : pure, inaccessible, divine. L’antienne grégorienne O virgo virginum pose les termes d’un mystère spirituel et humain à la fois – celui d’un corps féminin porteur du divin.

L’exaltation de la virginité trouve une voix singulière avec Hildegarde de Bingen (1098–1179), abbesse rhénane, mystique, poétesse, compositrice et visionnaire. Figure exceptionnelle par son érudition et son autorité, elle composa des pièces d’une puissance sensorielle rare. Dans O quam pretiosa est, elle célèbre la virginité de Marie comme une source de lumière et de chaleur divine, transformant l’être féminin en sanctuaire mystique.

La séquence Virgines egregie, transmise dans le Roman de Fauvel et le Codex Las Huelgas, met en scène la parabole évangélique des vierges sages et des vierges folles. Allégorie de la vigilance spirituelle, cette œuvre propose une lecture morale du féminin, mais aussi un regard sur les attentes envers les femmes : sagesse, beauté, silence, mais aussi soumission.

2. LA MAL MARIÉE

Voix féminines dans l’univers courtois : entre oppression et désir

En marge de l’idéal virginal, la femme mariée apparaît dans la lyrique courtoise comme une figure ambivalente. Aimée, mais enfermée ; désirée, mais surveillée ; chantée, mais rarement libre. C’est la voix de la mal mariée, contrainte à l’union par devoir familial ou calcul politique, qui se fait entendre ici.

Deux chansons attribuées aux troubadours Cercamon et Jaufre Rudel évoquent en filigrane la figure d’Aliénor d’Aquitaine, duchesse puissante, deux fois reine (de France puis d’Angleterre), mécène des arts et actrice centrale de la deuxième croisade (1146-1149), au cours de laquelle son mariage avec Louis VII se désagrège. Ces pièces, Lo plaing comenz iradamen et Quan lo rossinhols el folhos, font allusion à son premier mariage et à l’arrivée des croisés en terre sainte.

Dans S’anc fui belha ni prezada, le troubadour Cadenet (XIIe siècle) met en scène une alba ou chanson d’aube : une femme évoque la nuit passée avec son amant et loue les services de son fidèle guetteur, alors que plane la menace du retour de son mari. Cette tension dramatique donne à entendre une parole féminine qui transforme l’idéal courtois dans l’urgence du plaisir interdit.

La pièce anonyme A l’entrada del tens clar, célèbre pour son caractère dansant et sa fraîcheur printanière, célèbre l’amour libre et l’émancipation symbolique de la femme amoureuse. La reine avrillouse y incarne une forme d’affranchissement poétique : hors de portée du mari jaloux, elle s’épanouit dans l’élan du désir partagé.

3. LA VOIX DE LA SAGESSE

Christine de Pisan et les femmes à la fin du Moyen Âge

À l’automne du Moyen Âge, les femmes ne sont plus seulement objets de louange ou de désir : certaines prennent la plume, s’adressent au pouvoir, revendiquent une parole propre. La poétesse et philosophe Christine de Pisan (c. 1364 – c. 1430) est la première femme en France à vivre de sa plume. Son statut de veuve l’incite à prendre la défense des femmes dans ses écrits et à combattre les stéréotypes misogynes, notamment dans son récit La Cité des dames.

Son poème Dueil angoisseux, rage demesurée, mis en musique par Gilles Binchois vers 1425, est une plainte élégiaque d’une intensité rare. Par cette voix féminine déchirée entre souffrance et lucidité, la douleur devient langage, et le deuil, une forme de puissance poétique.

Le corps s’en va et le cuer vous demeure, rondeau d’Antoine Busnois (c.1430–1492), est inspiré d’une ballade de Christine de Pisan. Il évoque le dédoublement intérieur d’une femme dont le cœur reste attaché malgré l’éloignement physique – une résonance de la voix féminine dans le langage raffiné de la chanson bourguignonne, à l’aube de la renaissance.

Le concert s’achève sur le poignant Seule esgarée de tout joyeux plaisir de Binchois, où une femme abandonnée se résigne à la douleur, sans plainte excessive, mais avec une constance tragique. Ce texte, tout en retenue et désespoir, clôt le programme sur une note d’intime solitude, miroir de tant de vies féminines médiévales restées dans l’ombre.

Les musicien•ne•s...

Le Miroir de Musique

Dorothea Jakob
soprano

Tessa Roos
mezzo-soprano

Ivana Ivanovic
mezzo-soprano

Ivo Haun
ténor

Giovanna Pessi
harpes romane & gothique

Silke Schulze
chalemie, flûte double, flûte & tambour

Elizabeth Rumsey
vièle à archet

Baptiste Romain
vièle à archet, cornemuse & direction

Les élèves de la classe de 1ère spécialité musique du lycée Marie-Curie de Strasbourg
Marie-Annick Guillemin, professeure

... et leurs parcours

Le Miroir de Musique est un ensemble spécialisé dans la musique de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance, allant de l’époque des troubadours jusqu’aux mouvements humanistes du XVIe siècle. Regroupant des personnalités issues de la nouvelle génération d’interprètes de la musique ancienne, l’ensemble est basé à Bâle (CH) et la plupart de ses membres sont issus de la Schola Cantorum Basiliensis. Le Miroir de Musique – image empruntée au traité de Jacques de Liège, (Speculum Musicae) – souhaite transmettre les répertoires médiévaux et Renaissance dans un esprit de fidélité aux sources et de respect du sens originel de la musique.

Le Miroir de Musique s’est produit au Festival de musique ancienne d’Utrecht (NL), à Laus Polyphoniae Anvers (B), aux Rencontres du Thoronet (F), au Festival de Lanvellec, aux Musicales du Trophée (La Turbie / Monaco) au festivals Montalbâne (D), Royaumont (F), Tage Alter Musik Regensburg (D), Fiori Musicali Parma (IT), Forum Alte Musik Zürich (CH) Sastamala Gregoriana (FI), Fide & Amore (PL), Wonderfeel (NL), Festival Espazos Sonoros (Galice, E), Musiksommer am Zürichsee (CH), Radovljica Festival (SL), Song of our Roots Jaroslaw (PL), Tage Alter Musik Herne (D), Siglurfjördur Festival (IS) aux Nuits de Septembre de Liège (B), au CIMM de St Guilhem-le-Désert, et dans de nombreues séries de concert comme les Freunde Alter Musik de Bâle (CH), les Goûts Réunis de Lausanne (CH), Oude Muziek Netwerk (NL), Mischeli Konzerte Reinach (CH), Vocalises de Belfort (F), Forum Alter Musik Augsburg (D), Les Riches Heures de Valère Sion (CH), Musique Ancienne à Sainte Marie Mulhouse (F), Voix et Route Romane Alsace (F), Sternschuppen Zürich (CH), Meer Stemmig Gent (B)…

Les œuvres au programme

Virginitas :

O virgo virginum – Antienne (c. 1100)
Fist on, dame vostre figure – Anonyme (c. 1375)
O quam preciosa est virginitas – Hildegard von Bingen (c. 1150)
Virgines egregie – Roman de Fauvel (c. 1315)
Sancta Maria, regina celorum – Anonyme (c. 1410) 

La mal mariée :

Lo plaing comenz iradamen – Cercamon (c. 1137)
Quan lo rossinhols el folhos – Jaufre Rudel (c. 1147)
S’anc fui belha ni prezada – Cadenet (c. 1200)
Pour quoy me bat mes maris – Anonyme (c. 1300)
A l’entrada del tens clar – Anonyme (c. 1200?)
La belle se siet au pié de la tour– Guillaume Dufay (c. 1425) 

Christine de Pisan, la voix de la sagesse :

Dueil angoisseux rage demesurée – Gilles Binchois (c. 1425), texte : Christine de Pisan
Gente de corps – Anonyme (15e siècle)
Le corps s’en va et le cuer vous demeure – Antoine Busnois (c. 1470)
Seule esgaree de tout joieulx plaisir – Gilles Binchois (c. 1440)

Les textes chantés et leurs traductions

Ô virgo virginum, Ô Vierge des vierges !
quomod fiet istud Comment est-ce possible ?
quia nec primam similem visa es, Nulle autre n’a jamais été,
nec habere sequentem ? ni ne pourra jamais être semblable à vous.
Filiæ Ierusalem, quid me admiramini ? Pourquoi êtes-vous émerveillées par moi, filles de Jérusalem ?
Divinum est mysterium hoc quod cernitis. Ce que vous voyez est un mystère divin.
R. O quam preciosa est R. Comme elle est précieuse,
virginitas virginis huius la douce virginité de cette Vierge,
que clausam cette porte
portam habet, fermée ;
et cuius viscera et dans ses entrailles
sancta divinitas une divinité très sainte
calore suo infudit, ita a inondé de sa chaleur
quod flos in ea crevit. une fleur qui y a germé.
R. Et Filius Dei per secreta ipsius R. Le Fils de Dieu est sorti
quasi aurora exivit. de sa chambre cachée, comme l’aube.
V. Unde dulce germen, V. Et c’est ainsi que la douce
quod Filius ipsius est, et tendre pousse, son Fils,
per clausuram ventris eius a franchi l’enceinte de son ventre,
paradisum aperuit. et a ouvert le Paradis.
R. Et Filius Dei per secreta ipsius R. Le Fils de Dieu, comme l’aube, est sorti
quasi aurora exivit. de sa chambre secrète.
Virgines egregie, Vierges illustres,
virgines sacrate, vierges sacrées,
coram vestri facie couronnées
sponsi coronate, devant votre époux,
In eterna requie élevées
sursum sublimate, dans le repos éternel,
canticum leticie chantez au seigneur
domino cantate. un cantique joyeux.
Castitatis lilium Vous gardiez
olim custodistis le lys de chasteté,
propter dei filium, pour le fils de Dieu,
cui placuistis; auquel vous avez plu.
templum sancti spiritus Vous vouliez être
esse voluistis, le temple du Saint-Esprit,
tactus et concubitus et donc fuir
ideo fugistis. le toucher et l’intimité.
Flore pudicicie Vous réservez
vestre reservato, la fleur de votre pudeur,
carnalis lascivie et refrénez le train
motu refrenato de l’envie charnelle,
debito mundicie c’est pourquoi vous avez reçu
premio donato, ce don, par votre pureté,
assidetis socie et siégez de droit
virginali nato près du nouveau né virginal.
Non estis de fatuis, Vous n’êtes pas parmi les folles
que cum vasis vacuis qui, avec leurs vases vides,
sponsum prestolantur. attendent l’époux.
Immo de prudentibus, Au contraire : vous demeurez parmi les sages,
que plenis lampadibus qui, avec leurs lampes pleines,
bene preparantur. sont bien préparées.
Fatuis virginibus, Aux vierges folles
oleo carentibus, en carence d’huile,
sponsus est dicturus: l’époux dira :
„vobis non apperiam, « A vous, je n’ouvrirai pas :
prudentes recipiam je recevrai les sages
premium daturus“. Amen. et leur donnerai la récompense. » Amen.
Sancta Maria regina celorum Sainte Marie, reine du ciel,
di patriarchi e del tribu regale. née des patriarches et de la tribu des rois
Nata per la salute universale, pour le salut universel,
mater et virgo decus angelorum. mère et vierge et gloire des anges.
Piaque a Dio padre che’l suo eterno verbo Il plut à Dieu le père que son Verbe éternel
Spirito sancto simul operante œuvrant avec l’Esprit Saint,
per destrutione del spirito superbo par la destruction de l’esprit orgueilleux,
nasceretur de te virgine stante naisse de toi, toujours vierge intacte,
in partu et post partum sicut ante. avant, pendant et après la maternité.
O gloriosa e piena d’ogni gratia, Ô glorieuse et pleine de toute grâce,
la tuo speranza i peccatori sacia, ton espoir nourrit les pécheurs,
tuaque presentia cetus supernorum. et ta présence, l’union céleste.
Lo plaing comenz iradamen Je commence tristement ma plainte
d’un vers don hai lo cor dolen; par un vers qui me fait mal au cœur ;
ir’ e dolor e marrimen je ressens du chagrin et de la tristesse
ai, car vei abaissar Joven: car je vois la jeunesse décliner :
malvestatz puej’ e Jois dissen l’iniquité grandit et la Joie diminue,
despois muric lo Peitavis. maintenant que le Poitevin est mort.
Remazut son li prez e·il lau Les honneurs et les louanges
qi solon issir de Peitau; qui venaient du Poitou se sont tus ;
ai! com lo plaino li Barrau; hélas ! comme ceux de Bar le pleurent ;
peza·m s’a longas sai estau. il me pèse de rester ici plus longtemps.
Segners, lo baro q’ieu mentau Seigneur, accueille au Paradis
metet, si·us platz, em paradis! le noble baron que je commémore !
Glorios Dieus, a vos me clam, Dieu glorieux, j’en appelle à Toi,
car mi toletz aqels qu’ieu am; car tu me prives de celui que j’aime ;
aissi com vos formetz Adam, comme tu as pu créer Adam,
lo defendetz del fel liam puisses-tu le préserver de la cruelle servitude
del foc d’efern, qe non l’aflam, du feu de l’enfer et de sa brûlure,
q’aqest segles nos escharnis. car ce monde se joue de nous.
Plagnen lo Norman e Franceis Les Normands et les Français
e deu lo be plagner lo reis, le pleurent, ainsi que le roi,
cui laisset la terra e·l creis; dont il a abandonné la terre ;
pos aitan grant honor li creis, Il a tellement agrandi son domaine
mal estara si non pareis qu’il sera blâmé si on ne le voit pas
chivauche sobre Serrazis. chevaucher contre les Sarrasins.
Lo plaingz es de bona razo, La plainte que Cercamon envoie au Sieur Eblon
qe Cercamonz tramet N’Eblo. a un thème noble.
Ai! com lo plaigno li Gasco, Hélas ! Comme les Gascons le pleurent !
cil d’Epaina e d’Arago. ceux d’Espagne et d’Aragon !
Saint Jacme, membre·us del baro, Saint Jacques, souviens-toi du baron
qe denant vos jai pelegris. qui gît comme pèlerin devant toi.
S’anc fui belha ni prezada, « Si j’ai été belle et admirée,
ar sui d’aut en bas tornada, je suis désormais tombée d’haut en bas,
qu’a un vilan sui donada car j’ai été donnée à un vilain,
tot per sa gran manentia ; à cause de sa grande richesse.
e murria, Je mourrais
s’ieu fin amic non avia si je n’avais pas un fin amant
cuy disses mo marrimen, à qui conter mon courroux,
e guaita plazen et un guetteur
que mi fes son d’alba.“ — qui me chante l’aube. »
„Ieu sui tan corteza guaita « Je suis un guetteur si courtois,
que no vuelh sia desfaita que je ne veux pas laisser l’amour fidèle
leials amors a dreit faita, et bien fait être endommagé.
per que·m don guarda del dia Je surveille donc la venue du jour
si venria qui se lève ;
e drutz que jai ab s’amia, l’amant qui dort près de son amie,
prenda comjat francamen peut l’embrasser librement
baizan e tenen, avant de prendre congé d’elle
qu’ieu crit, quan vey l’alba. car je crie, quand j’aperçois l’aube.
Be·m plai longua nuegz escura La longue nuit noire de l’hiver
e·l temps d’ivern, on plus dura, me plaît bien, car elle dure ;
e no·m lais ges per freidura et malgré le froid, je ne cesse pas
qu’ieu leials guaita no sia d’être un guetteur loyal ;
tota via, au contraire,
per tal que segurs estia pour que le fin amant
fins drutz, quan pren jauzimen soit protégé quand il jouit
de domna valen, de sa dame de valeur,
e crit quan vei l’alba.“ — je crie, quand j’aperçois l’aube. »
„Ja per guap ni per menassa « Jamais, à cause des moqueries et des menaces
que mos mals maritz me fassa, que me fait mon mauvais mari,
no mudarai qu’ieu no jassa je ne renoncerai à
ab mon amic tro al dia, coucher près de mon ami jusqu’au jour ;
quar seria car ce serait
desconoissens vilania, une ignorante vilénie
qui partia malamen de séparer méchamment
son amic valen son bon ami de soi,
de si, tro en l’alba.“ — avant l’aube. »
„Anc no vi jauzen « Jamais je ne vis des amants
drut que·l plagues l’alba.“ — joyeux qui ne blâment pas l’aube. »
„Per so no m’es gen « Pour cela, elle ne m’est pas agréable
ni·m plai, quan vey l’alba.“ et je n’aime pas voir l’aube. »
Por coi me bait mes maris ? Pourquoi mon mari me bat-il ?
Laisette ! Pauvrette !
Je ne li de rienz meffis, Je ne lui ai fait aucun mal,
ne riens ne li ai mesit je ne lui ai rien dit de mal,
fors c’acolleir mona min je n’ai fait qu’enlacer mon ami,
soulete. seulette.
Por coi me bait mes maris ? Pourquoi mon mari me bat-il ?
Laisette ! Pauvrette !
Et s’il ne mi lait dureir S’il ne me laisse pas continuer
ne bone vie meneir, ni mener joyeuse vie,
je lou ferai cous clameir je le ferai traiter de cocu
a certes. notoire.
Por coi me bait mes maris ? Pourquoi mon mari me bat-il ?
Laisette ! Pauvrette !
Or sai bien que je ferai Oui, je sais bien ce que je vais faire
et coment m’an vangerai : et comment j’en tirerai vengeance :
avec mon amin geirai j’irai me coucher avec mon ami,
nuete. toute nue.
Por coi me bait mes maris ? Pourquoi mon mari me bat-il ?
Laisette ! Pauvrette !
A l’entrade del tens clar, eya, Au premier jour de la belle saison,
pir joie recomençar, eya, pour renouveler la joie
e pir jalous irritar, eya, et provoquer la jalousie,
vol la regine mostrar la Reine décide de montrer
k’ele est si amorouse. qu’elle est follement amoureuse.
A la vi’ a la vie, jalous ! Allez-vous-en, tous ceux qui sont jaloux !
Lassaz nos, lassaz nos Laissez-nous
ballar entre nos, entre nos. danser ensemble.
Ele a fait per tot mandar, eya, Elle a fait proclamer
non sie jusq’a la mar, eya, jusqu’à la mer lointaine
pucele ni bachelar, eya, aux filles et aux garçons
que tuit non venguent dançar que tous devraient venir danser
en la dance joiouse. dans la ronde joyeuse.
A la vi’ a la vie… Allez-vous-en…
Lo reis i vent d’autre part, eya, Le Roi s’avance
pir la dance destorbar, eya, pour mettre fin à la danse,
que il est en cremetar, eya, car il craint
qu’on ne li vuelle emblar que quelqu’un veuille lui voler
la regine avrillouse. la reine « avrilleuse ».
A la vi’ a la vie… Allez-vous-en…
Mais pir neient lo vol far, eya, Mais elle ne l’écoute pas,
k’ele n’a soig de viellart, eya, car elle ne se soucie pas d’un vieillard
mais d’un legeir bachelar, eya, mais plutôt d’un léger bachelier,
ki ben sache solaçar qui sache bien comment ravir
la donne savorouse. cette savoureuse dame.
A la vi’ a la vie… Allez-vous-en…
Qui donc la veist dançar, eya, Celui qui la voit maintenant danser
e son gent cors deportar, eya, et bouger son beau corps
ben puist dire de vertar, eya, peut vraiment dire
k’el mont non sie sa par, qu’elle n’a pas d’égal au monde,
la regine joiouse. la Reine joyeuse.
A la vi’ a la vie… Allez-vous-en…
La belle se siet au piet de la tour, La belle est assise au pied de la tour,
Qui pleure et souspire et mainne grant dolour. pleure, soupire et souffre grandement.
Son pere lui demande : Fille qu’avez vous ? Son père lui demande : « Fille, qu’avez vous ?
Volez vous mari ou volez vous seignour ? Voulez-vous un mari ou voulez-vous un seigneur ? »
Je ne veul mari, je ne veul seignour, « Je ne veux point de mari, je ne veux point de seigneur,
Je veul le mien ami qui pourist en la tour. je veux mon ami qui pourrit dans la tour. »
Et par dieu, belle fille a celui faudrés vous, « Eh, par Dieu, belle fille, il vous regrettera,
Car il sera pendu au point du jour. car il sera pendu au point du jour. »
Et père, s’on le pent, enfouyés moy dessous. « Eh, père, si on le pend, enterrez-moi dessous.
Si diront les gens : vecy loyaus amours. Ainsi, les gens diront : voici amours loyales. »
Quant li pere oyt ceste dure clamour Quand le père entendit cette dure clameur,
a ce fille rendi son cuer et sa vigour il rendit à sa fille son cœur et sa vigueur
et li a dit Ma suer, je vai ouvrir ma tour. et lui dit : « Ma sœur, je vais ouvrir ma tour.
Vous ravrés vostre ami, se en ferés seignour. Vous retrouverez votre ami, si vous en faites votre seigneur.
Vous ravrés vostre ami, sans y mettre sour, Vous retrouverez votre ami, sans vous en remettre à lui,
S’en ferés vostre espous, par bien et par amour, Si vous en faites votre époux, par bonté et par amour,
la moitié de ma terre avrés par la douchour. vous aurez par la douceur la moitié de ma terre.
Je veul que soit ensi, sans y mettre destour. Je veux qu’il en soit ainsi, sans détour. »
Quant la belle choisi son ami par amour, Quand la belle eut choisi son ami par amour,
grant grace a rendu son père sans demour. son père rendit grâce sans délai.
Dueil angoisseus, rage desmesurée, Deuil plein d’angoisse, rage sans limite,
Grief desespoir, plein de forsennement, désespoir cruel plein de folie,
Langour sanz fin et vie maleürée langueur sans fin et vie malheureuse,
Pleine de plour, d’angoisse et de tourment, pleine de pleurs, d’angoisse et de tourments,
Cuer doloreux qui vit obscurement, cœur triste qui vit dans la clandestinité,
Tenebreux corps sur le point de partir corps sinistre au bord de la mort ;
Ay, sanz cesser, continuellement; c’est ce que je souffre sans répit et sans cesse
Et si ne puis ne garir ne morir. et ne peux donc ni guérir ni mourir.
Le corps s’en va et le cuer vous demeure Mon corps s’en va et mon cœur reste avec vous,
lequel veult faire avec vous sa demeure il veut demeurer avec vous,
pour vous vouloir amer tant et si fort car il souhaite vous aimer tant et si fort
qu’incessament vuelt mettre son effort qu’il s’efforce incessamment
a vous servir jusque a ce que je meure. à vous servir, jusqu’à ma mort.
Il est vostre, pouvez estre bien seure Il est vôtre, soyez en sûr,
et de cela tousjours je vous asseure et le sera pour toujours, je vous l’assure,
combien qu’atende de mon mal confort. aussi longtemps que je devrai attendre le soulagement de mes maux.
Le corps s’en va… Mon corps s’en va…
Il n’est douleur ne dueil qu’a moy n’aqueure Il n’y a pas de chagrin ni de douleur qui ne m’assaille
quand il convient que ses maulx je saveure quand je dois suppoprter ces maux
et m’en aller sans avoir resconfort et partir sans avoir de réconfort
en la saison que vous deusse au plus fort au moment où je devrais le plus
mon cas compter et si voy qu’a ceste heure vous raconter mon destin, car je vois qu’en ce moment
Le corps s’en va… Mon corps s’en va…
Seule esgarée de tout joyeulx plaisir, Seule, abandonnée de tout plaisir joyeux,
Doleur serée en quoy me fault languir il me faut languir dans la douleur,
Toutte afermée de jamais avoir joye je suis certaine de ne pas connaître la joie
Sui et seray ne pour riens que je voye et le serai quoique je puisse voir.
Tant que vivray n’aray que desplaisir. Tant que je vivrai, je n’aurai que du déplaisir.
Bien ascurée a tout mal parvenir, Bien préparée à tout le mal qui puisse arriver,
Disconforter sans jamays départir, sans jamais m’éloigner, je reste inconsolable
Sui demorée quelque part que je soye. où que je me trouve.
Seule esgarée… Seule, abandonnée…
En ma pensée n’aray nul souvenir Dans mes pensées, je n’ai aucun souvenir
De chose née qui me puist esjoir. d’aucun être vivant qui puisse me réjouir.
Avoir durée longement ne voldroye, Je ne souhaite pas une longue existence,
Sy pri a Dieu que la mort brief m’envoye et prie donc Dieu que la mort m’emporte bientôt,
Car jamais mieux ne me puist advenir. car jamais meilleur sort ne pourrait m’arriver.
Seule esgarée… Seule, abandonnée…