Benoît Haller, directeur de Voix et Route Romane, a répondu aux questions du journaliste Hervé Lévy.
Des extraits de cet entretien sont parus dans les Dernières Nouvelles d’Alsace le 26 août 2026, que nous vous proposons de retrouver en intégralité ci-dessous.

Comment définir l’esprit de Voix et Route romane ?

C’est un festival historique qui fête sa 34e édition cette année, et aussi un des tout derniers en Europe à se consacrer principalement à la musique médiévale. Sa vocation est d’animer la Route Romane d’Alsace, un dispositif touristique certes moins prestigieux que la Route des Vins mais qui répertorie pas moins de 90 sites (églises, châteaux, jardins). Le festival est donc itinérant, il parcourt tous les ans le territoire alsacien et se cristallise dans quelques uns de ces nombreux bâtiments. On célèbre donc à la fois la culture médiévale et plus particulièrement la musique, mais aussi le patrimoine issu de cette époque ; il y a une cohérence, un lieu indéfectible entre un répertoire musical et le type de lieu pour lequel il a été composé : imaginez un concert de rock dans une bibliothèque, ou un récital acoustique de chansons dans un stade de foot… ça ne fonctionnerait pas. Et tous les ans, nous accueillons les plus grands experts de ces répertoires médiévaux, aux 4 coins de l’Alsace, souvent dans des endroits qui restent à découvrir. La spécificité de notre festival, c’est aussi que nous mettons un point d’honneur à accueillir artistes et auditeurs dans les meilleurs conditions possibles : l’écrin de lumière, la scène surélevée qui permet à tout le public de voir les musiciens et pas seulement de les entendre, la qualité de l’accueil, tout cela nous semble essentiel pour que chacun soit heureux de participer.

En quoi les musiques du Moyen-Âge concernent-elles l’auditeur du XXIe siècle ?

La musique médiévale est le creuset de toute musique ultérieure : elle marque l’invention progressive de deux faits majeurs, l’écriture musicale et la polyphonie (le fait de chanter à plusieurs voix). L’ensemble Obsidienne évoquera très spécifiquement ce sujet dans son concert du 12 septembre à Strasbourg. Découvrir ces deux naissances est très émouvant, ça permet de reconstituer le fil d’une évolution tout en contemplant le résultat. Et puis d’une certaine manière, cette musique est très proche de la musique pop, de par l’utilisation d’instruments populaires, mais aussi la percussion presque omniprésente, les mélodies très accessibles qui servent de matériau… Bref, on est dans l’évasion et dans quelque chose de familier tout à la fois. Le plus dur pour nos nouveaux auditeurs, c’est souvent de se décider à franchir les portes du concert, et de comprendre qu’il n’y pas de codes ou de science particulière à connaître pour en profiter pleinement. Ceux qui viennent pour la première fois repartent toujours enchantés !

Est-ce aussi un festival “citoyen” ?

En tant qu’êtres humains, nos routines sont essentielles car elles nous structurent, cadrent notre quotidien, mais elles nous enferment aussi dans ce que nous connaissons et aimons déjà. Un festival se doit avant tout d’être une fête ; j’essaye d’imaginer le nôtre comme une forme d’éveil ludique à l’altérité, un hymne au respect de la diversité. Je considère ma mission de directeur comme quelque chose de très politique, au sens originel du terme : la vie de la cité. Vivre la différence, autrui, comme une richesse, c’est reconnaître sa propre vulnérabilité : rien ne procure plus de force que ce processus. Notre travail de programmateurs culturels est symbolique, mais je crois que sa portée est réelle.

Comment se déploie la thématique, “Âmes pures & sortilèges” ?

Tous les ans, le thème est un prisme qui permet de résumer l’esprit même du Moyen Âge et de ses nombreux mystères. Cette année, nous accueillons des formes variées, qui incluent la danse, le théâtre, d’autres esthétiques musicales comme le jazz ou la musique contemporaine. Mais aussi des programmes de concerts qui évoquent la folie (confidences d’un fou avec l’ensemble Sollazzo à Marmoutier, le monde selon Zacara à Sélestat avec l’ensemble Leones), le mystique (la recette secrète de l’ensemble Alkymia à Surbourg, ou le programme sur l’âme de la flûte donné par Pierre Hamon à Baltzenheim). Et puis il y a ces figures incontournables, les anges musiciens incarnés par Obsidienne à Murbach, la vierge Marie avec Céladon à Feldbach.

Quelles sont les nouveautés de l’édition 2026 ?

Assurément, le quasi doublement du nombre de concerts ! Jusqu’à présent, le concert journalier se déroulait en fin de journée. Depuis 2021, nous avons développé des évènements qui le précédaient : visites guidées, rencontres avec les musiciens, etc. Pour cette nouvelle édition, ce concert s’appelle « épopée » et il est précédé d’une « escapade » qui se déroule à quelques kilomètres de distance. L’occasion de découvrir un autre lieu patrimonial de la Route Romane d’Alsace situé à proximité de ces sites principaux que sont Rosheim, Sélestat, Surbourg, Marmoutier ou tant d’autres ! Chaque ensemble programmé se produit le même weekend dans une escapade et dans une épopée, ce qui nous donne la possibilité de découvrir deux facettes différentes de leur travail.

Comment se déroule une journée type du festivalier ?

On se déplace vers un territoire alsacien particulier (et différent chaque jour) pour assister d’abord à un concert tout en proximité avec les artistes – peu nombreux, et enclins à raconter leur art en alternance avec l’exécution de leur programme. On fait ensuite quelques kilomètres, et on assiste à une leçon de musique informelle que j’ai la joie d’animer jour après jour. Ensuite on flâne un peu, on mange un morceau, et on retourne dans l’église romane pour assister au grand concert. À 20h, c’est fini, on peut – si l’envie nous en prend – aller remercier les musiciens et échanger quelques mots avec eux, et retourner dans ses pénates pour 21h ou 22h au plus tard. La plupart du temps, les festivités sont précédées d’un atelier artistique – on les a appelés ARTeliers cette année : il y en a un consacré au chant grégorien chaque weekend, et 3 autres, uniques, à découvrir.

Avez-vous un rendez-vous préféré dans la programmation ?

La leçon de musique, parce que c’est un rendez-vous quotidien, presque un rituel. On peut assister à une seule, mais en en fréquentant plusieurs – voire toutes – on développe une affinité plus forte pour ce répertoire fascinant. C’est aussi un moment très symbolique de la proximité entre les auditeurs et les artistes telle qu’il me semble nécessaire de la tisser, encore et encore. C’est là le sens d’un festival, et plus généralement de la musique, et encore plus généralement de la culture : la musique n’est qu’un prétexte pour expérimenter le vivre ensemble. Et c’est bien pour ça qu’on ne peut se passer de culture : c’est la manière la plus naturelle de faire société.