Ensemble Irini
La musique
Un direct du droit
Dans une enluminure du XIIIe siècle, la Vierge envoie son poing en pleine figure du Diable. Elle vise l’œil, elle ne le rate pas, et elle sourit largement. C’est de cette image que part Invictae — « les invaincues » —, et elle suffit à congédier d’un coup la Vierge que huit siècles de dévotion sucrée nous ont laissée : diaphane, immobile, désincarnée. Celle des manuscrits médiévaux frappe, rit, intervient. Elle a un corps.
Le programme entreprend de le lui rendre. Rendre la chair, le mouvement et la vie au cœur des louanges adressées à la figure féminine divine la plus iconique et la plus transculturelle qui soit — et le faire avec six voix de femmes, sans un seul instrument.
Le miracle est un genre violent
Il faut avoir lu les recueils de miracles pour mesurer à quel point la piété médiévale est physique. Gautier de Coinci, prieur à Vic-sur-Aisne, en compose plus de cinquante en vers français dans les années 1220 ; en Castille, Alphonse X en fait rassembler plus de trois cents dans ses Cantigas de Santa Maria. On y croise des joueurs de dés, des voleurs, des femmes enceintes, des pendus qu’un pied invisible soutient pendant trois jours. Marie n’y contemple pas : elle agit, elle ruse, elle punit, elle sauve à la dernière seconde. Ces récits sont des histoires de corps sauvés par une femme qui n’hésite pas à se salir les mains.
Deux fragments cités dans le dossier de la création disent exactement cet écart. D’un côté la « Roÿne celestre » de Gautier de Coinci, reine du ciel ; de l’autre les beata viscera du conduit de Pérotin — les entrailles bénies. La souveraine et le ventre. Tout Invictae tient dans la tension entre ces deux mots.
Six voix, aucune soprano
L’Ensemble Irini chante ici en effectif entièrement féminin pour la première fois en dix ans : trois mezzos, trois contraltos, sous la direction de Lila Hajosi. Aucune soprano — c’est la signature acoustique de l’ensemble, et elle change tout. Sans plafond aigu, le spectre se resserre vers le grave, les voix se frottent dans une bande étroite, et les harmoniques prennent une densité que la clarté d’une soprano dissiperait. Le son y gagne en chaleur ce qu’il perd en transparence : matière plutôt que lumière, précisément ce que le propos réclame.
Ce choix a du reste ses répondants historiques. Des siècles de chant conventuel féminin ont existé sans voix d’hommes, et la plus ancienne compositrice dont les œuvres nous soient parvenues sous son nom fut une abbesse.
Kassia, avant tout le monde
Elle s’appelle Kassia, elle vit à Constantinople au IXe siècle, et elle précède Hildegarde de Bingen de trois cents ans. La tradition raconte qu’on la présenta parmi les candidates au mariage de l’empereur Théophile ; qu’il l’aborda en disant que le mal était venu au monde par la femme ; qu’elle répliqua que le bien en était venu aussi. Elle ne fut pas choisie. Elle fonda un monastère et écrivit.
Son hymne le plus célèbre, que ce programme ouvre par le Kyrie en pollais, est chanté le mercredi saint dans toute l’Église orthodoxe. Il donne la parole à la femme « tombée dans de nombreux péchés », celle qui vient oindre les pieds du Christ de ses cheveux dénoués et de son parfum. Une femme écrivant, à la première personne, le monologue d’une autre femme réhabilitée par son corps même : on chercherait longtemps un texte plus exactement accordé au projet d’Invictae. S’y ajoutent ses hymnes à Pélagie et les cinq consacrés au martyre de sainte Christine — un répertoire de femmes, écrit par une femme, sur des femmes.
Frapper le sol
Pas d’instruments, donc, mais des percussions corporelles. On y verra une audace contemporaine ; c’est d’abord une restitution. Les chœurs du théâtre grec frappaient du pied le rythme des vers, et les Bacchantes d’Euripide — présentes à l’origine du projet — sont l’image même d’une transe féminine collective que la cité redoutait. Plus près de nous, le Llibre Vermell de Montserrat porte dans ses rubriques mêmes la mention a ball redon, danse en rond : Los set gotxs et Cuncti simus concanentes ont été notés pour que des pèlerins puissent chanter en dansant pendant leurs veillées. Le compilateur l’écrit sans détour — puisqu’ils veulent danser, autant leur donner de quoi le faire honnêtement.
Le travail de Faustine Aziyadé prolonge cette logique en déplaçant les distances : entre les voix, entre les voix et la cheffe, entre les interprètes et la salle. Elle compose des tableaux avec les chanteuses et fait tomber la frontière de la scène ; le concert cesse d’être frontal. Ce n’est pas un habillage scénique appliqué à une musique ancienne : c’est la condition dans laquelle une bonne part de cette musique a réellement existé.
Des tubes qui voyagent
Un dernier fil traverse le programme, et c’est peut-être le plus révélateur de la mécanique médiévale. Certaines de ces mélodies circulaient d’un texte à l’autre : on appelle contrafactum l’opération qui consiste à conserver l’air en changeant les paroles. Gautier de Coinci construit ainsi ses miracles sur des chansons de trouvères, une chanson d’amour devenant un chant marial sans changer une note. C’étaient, au sens strict, des tubes. Les entrelacs savants du manuscrit de Chypre, copié vers 1413 pour la cour des Lusignan, montrent l’autre extrémité du spectre — la même dévotion, mais passée au filtre de la polyphonie la plus raffinée d’Europe.
Un sabbat
Le concert s’ouvre et se referme sur la même antienne d’Hildegarde de Bingen, O frondens virga, chantée en procession d’entrée puis de sortie : la branche verdoyante, image végétale d’une fécondité qui n’a rien de désincarné. Entre les deux, une heure de louanges, de miracles et de danses.
Lila Hajosi parle à propos d’Invictae d’esprit de troupe, de tribu, de sororité — et le mot qui lui vient pour décrire le résultat est celui de sabbat. Il faut l’entendre sans ironie. Un sabbat, c’est une assemblée de femmes que l’on soupçonne parce qu’elle est joyeuse, nombreuse et sans surveillance. Les invaincues du titre ne sont pas seulement les saintes dont on chante ici les combats : ce sont aussi celles qui les chantent.
L’ensemble
Basé à Marseille et fondé en 2015 par Lila Hajosi, l’Ensemble Irini est spécialisé en musique ancienne sacrée d’Orient et d’Occident, entre Rome et Constantinople, et reconnu internationalement pour son exigence et ses propositions uniques, hors normes et audacieuses, loin des codes habituels de la musique ancienne.
L’Ensemble Irini impose aujourd’hui un son à part dans la musique vocale : en effectif polymorphe, sans soprano, l’ensemble illumine pourtant le répertoire orthodoxe ou les compositions de la Renaissance de couleurs nouvelles, chaudes et profondes.
De Maria Nostra (2015 ; disque Choc de Classica en 2018) à JANUA (2023-2024), en passant par O Sidera (2019 ; disque en 2021) et Printemps sacré, vivre, mourir, (re)naître (2022-2024 ; TTTT de Télérama, 4 étoiles de La Libre Belgique), l’Ensemble Irini ouvre dans ses programmes des dialogues entre l’Orient et l’Occident sacrés, entre la sagesse d’hier et les bouleversements d’aujourd’hui — fidèle en cela à son nom, qui signifie « la Paix » en grec.
En 2025-2026, l’Ensemble Irini entre dans une nouvelle ère avec POST TENEBRAS (spero lucem), son programme le plus ambitieux, proposant désormais un répertoire aux prémices du baroque vénitien et byzantin, en double chœur avec cuivres. La création d’INVICTAE, programme féminin revenant aux sources médiévales de l’ensemble, lui permet de proposer pour la première fois un spectacle total, pluridisciplinaire, avec voix, danse et mise en espace.
Friand d’ouvertures et de collaborations, l’Ensemble Irini co-crée PROPHITISSAI en 2024 avec Tom De Cock, mêlant Lassus, Xenakis et musique grecque antique et byzantine, puis, en 2025, THE BOOK OF WOMEN, porté par l’orchestre Ictus. Ces deux créations, joignant musique contemporaine et ancienne, sont des commandes du MA Festival de Bruges.
L’Ensemble Irini est en résidence à la Fondation Singer-Polignac depuis juin 2025.
Si l’ensemble est aujourd’hui invité dans des lieux et festivals prestigieux, en France comme à l’international, et soutenu par la Fondation Société Générale et la Caisse des Dépôts, c’est grâce à l’énergie de sa directrice, Lila Hajosi, et à une solide équipe de chambristes chevronné·e·s. D’abord chanteuse avant de devenir cheffe, Lila Hajosi parvient à incarner ses réflexions musicologiques et esthétiques dans des concerts fascinants, qui nous emportent presque malgré nous.
Lila Hajosi, direction
D’abord musicologue et artiste lyrique spécialisée dans les musiques anciennes, c’est grâce à l’Ensemble Irini, qu’elle a fondé en 2014, que Lila Hajosi prend en 2021 le chemin de la direction de chœur et prochainement d’orchestre. L’Ensemble Irini lui permet de s’affirmer comme directrice artistique au fur et à mesure des programmes qu’elle crée puis dirige. Elle est formée dès 2012-2013 aux conservatoires d’Aix-en-Provence (Prix Jeune Espoir Dussurget) et de Marseille (Premier Prix d’art lyrique) en chant, musique ancienne, théâtre, art lyrique et musique de chambre, puis à la Chapelle musicale Reine Élisabeth (2018-2021), dont elle est boursière. Elle est diplômée en musicologie médiévale de l’université de Montpellier.
Avant même de commencer ses études musicales, elle se découvre une passion pour la direction. En 2011, chantant dans le chœur amateur servant aux élèves de la classe de Roland Hayrabédian à Marseille, elle est fascinée par la finesse et la profondeur du travail de chef, et glane secrètement les leçons précieuses auxquelles elle assiste. Cette passion, complétée par ses études, enrichie par les enseignements tirés de sa carrière de chanteuse auprès de chefs comme Marc Korovitch, Lluís Vilamajó et Jordi Savall, et nourrie par des rencontres comme celle de Teodor Currentzis en masterclasse, devient finalement sa vocation. Depuis septembre 2021, elle se forme auprès du chef d’orchestre Sergio Monterisi.
Après Maria Nostra, premier disque de l’Ensemble Irini paru en 2018 chez L’Empreinte digitale (Choc de Classica), Lila Hajosi crée O Sidera, dont l’enregistrement, sorti en 2021 et salué par la critique, est son premier opus en tant que cheffe. Lila Hajosi et l’Ensemble Irini collaborent à deux reprises avec le compositeur Zad Moultaka. La jeune cheffe et arrangeuse est passionnée par l’exigence du travail a cappella, la fabrique du son fondée sur un façonnage minutieux du spectre harmonique, la recherche et la redécouverte de répertoires rares, les transversalités entre musique, poésie, histoire, philologie et sciences.
Depuis 2015, elle emmène son ensemble dans des festivals nationaux prestigieux — Radio France Occitanie Montpellier (2016, 2021), la Cité de la Voix de Vézelay (lauréate en 2017), Via Æterna au Mont-Saint-Michel, Rivage des Voix, les festivals d’arts sacrés d’Évron et de Perpignan, Sinfonia en Périgord — ainsi qu’à l’international : Misteria Paschalia, Agapê, Barcelone, MA Festival en 2024…
En 2022, elle dirige notamment l’Ensemble Irini à la Philharmonie de Paris (studio) et devient lauréate du programme REMArkables du REMA ; sa création Printemps sacré est finaliste des REMA Awards la même année. En 2024, elle collabore avec le percussionniste et chef Tom De Cock pour une version augmentée d’O Sidera, mêlée d’œuvres de Xenakis et d’une création à quatre mains fondée sur le Premier Hymne delphique à Apollon (138 av. J.-C.), l’une des plus anciennes œuvres notées connues. En 2025, c’est avec ICTUS et Riccardo Nova qu’elle collabore pour une création commune. Elle cofonde en 2022 le réseau #EllesDirigent, destiné à promouvoir le leadership féminin dans la musique dite « classique ». Comme intervenante, on la retrouve notamment au New Deal, à l’Early Music Summit, à Sciences Po Paris, à la SACEM ou à la Sorbonne.
Faustine Aziyadé, danse et mise en mouvement
Danseuse et chorégraphe, Faustine Aziyadé est une artiste hybride, par sa formation comme par son parcours. Titulaire du diplôme d’État de professeur de danse contemporaine obtenu à l’École supérieure de musique et de danse Hauts-de-France et d’un diplôme universitaire en danse de l’université de Lille, elle mène parallèlement une formation théâtrale par ateliers et stages, avant d’intégrer en 2020 le CNSMD de Paris en notation Laban.
De ce croisement entre danse, théâtre et écriture du mouvement naît un principe qu’elle nomme « installation évolutive par le corps », mis en œuvre notamment dans Mes Hommages, lauréat de la HEAR, et Les Prieuses ou la Tortue, Prix Génération Hauts-de-France. En 2021, elle fonde à Strasbourg la Compagnie L.
Son travail la porte naturellement vers la voix et vers les dispositifs qui déplacent le rapport au public. Pour INVICTAE, première création pluridisciplinaire de l’Ensemble Irini, elle compose des tableaux avec les six chanteuses et tisse un lien spatial avec la salle, avec pour objectif de faire tomber la frontière de la scène — jusqu’à la transe.
Le programme
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Hildegard von Bingen (1098-1179)en procession d’entrée
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Manuscrit de Chypre
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2. Iubar solisManuscrit de Chypre
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Kassia de Constantinople (v. 810 – v. 865)
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4. Opou epleonasen hymne à sainte PélagieKassia de Constantinople
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Gautier de Coinci (1177-1236)
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Gautier de Coinci
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7. IncessanterManuscrit de Chypre
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Kassia de Constantinople
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Manuscrit de Chypre
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10. Beata visceraPérotin le Grand (v. 1160 – v. 1230)
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11. Los set gotxsLlibre Vermell de Montserrat (v. 1399)
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Llibre Vermell de Montserrat
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Hildegard von Bingenen procession de sortie
Les artistes
- Chloé Rousselmezzo-soprano
- Sarah Lefeuvremezzo-soprano
- Lucile Bailly Gourevitchmezzo-soprano
- Fanny Chatelainmezzo-soprano
- Sarah Verreesalto
- Hélène Fauchèrealto
- Faustine Aziyadédanse et mise en mouvement
- Lila Hajosidirection
Textes chantés
Les textes de ce programme sont donnés en traduction française.