Épopée · Concert 6

Obsidienne

An Mil, aux origines
Samedi 12 septembre 202618hStrasbourg - chapelle Saint-Étienne

La musique

Du chant grégorien aux origines de l’écriture, de la polyphonie et de la chanson

Un âne dans la cathédrale

Le 1er janvier, à Sens, on faisait entrer un âne dans la cathédrale. Les clercs du bas chœur prenaient la place des chanoines, un enfant devenait évêque, et l’on chantait Orientis partibus — « des contrées de l’Orient est venu l’âne » — en escortant la bête jusqu’au chœur. Le manuscrit de Sens qui nous transmet ce conduit n’est pas la trace d’un débordement toléré : c’est un office complet, noté, ordonné. Une liturgie du monde à l’envers, écrite par ceux-là mêmes qu’elle renverse.

Ceux qui font cette musique sont un jour au service du Seigneur, un autre au service de l’évêque, et le lendemain au service d’un seigneur tout court — de châteaux en églises, sans changer de métier.

Le blanc manteau d’églises

Peu après l’an mil, le chroniqueur Raoul Glaber écrit que le monde « se couvrait d’un blanc manteau d’églises ». La formule a fait fortune parce qu’elle est juste : l’Europe se remet à bâtir en pierre à une échelle inconnue depuis Rome.

La musique connaît au même moment sa propre refondation, et le point de départ en est le chant grégorien. Ce répertoire immense, monodique, transmis de mémoire depuis des siècles, est le sol commun. Tout ce que ce programme donne à entendre naît de trois façons de s’en saisir : le fixer, le superposer, s’en éloigner. L’écriture, la polyphonie, la chanson.

Première origine : l’écriture

Tant que les neumes se contentaient de dessiner en l’air la courbe d’une mélodie déjà sue, ils ne servaient qu’à rappeler ce qu’on savait. Vers 1026, un moine d’Arezzo nommé Guido pose les notes sur des lignes et rend une mélodie lisible par qui ne l’a jamais entendue. Il invente du même geste les syllabes ut, re, mi, fa, sol, la, empruntées à un hymne à saint Jean-Baptiste — cauchemar pour les uns, rêve génial pour les autres.

L’invention paraît technique ; elle est décisive. Fixer les hauteurs, c’est rendre la musique transportable, enseignable, et surtout : constructible. On ne peut rien bâtir sur un sol qui bouge.

Deuxième origine : la polyphonie

Dès lors on superpose. Guido lui-même explique comment doubler le grégorien d’une seconde voix, note contre note, en consonances : punctus contra punctum, le contrepoint est d’abord un mot qui dit ce qu’il fait. L’introït Gaudeamus in Domino en donne l’état le plus sage, presque une ombre portée du chant.

L’organum de Chartres a déjà rompu cette parité. La voix ajoutée court et s’orne pendant que le chant se ralentit sous elle. D’un côté la mémoire, tenue ; de l’autre l’invention, libre.

Puis, en Aquitaine, quelque chose change de nature. Les manuscrits de Saint-Martial de Limoges transmettent des pièces nommées nova cantica, chants nouveaux au sens fort : ni le texte ni la mélodie ne sont empruntés. Annus novus in gaudio, Jubilemus, exultemus, Noster cetus, Natali regis gloria sont des poèmes latins rimés sur des airs inventés pour eux. On quitte le commentaire pour entrer dans la composition.

Au même moment, le pèlerin parvenu à Saint-Jacques-de-Compostelle entend une messe dont le Codex Calixtinus conserve le déroulé, et qui s’achève par le Benedicamus Domino. Formule brève et mille fois répétée, ce congé était le terrain de jeu favori des musiciens : c’est là qu’ils osaient tout, et c’est dans ce livre que figure l’une des premières pièces à trois voix qui nous soient parvenues.

Troisième origine : la chanson

Le Sud invente autre chose encore, en langue d’oc : une poésie amoureuse signée, dont on connaît les auteurs et parfois la vie. Marcabru, l’un des tout premiers, mordant ; Gaucelm Faidit et son rossignol sauvage ; Raimbaut de Vaqueiras enfin, dont la razo raconte que Kalenda maia naquit d’une mélodie jouée à la cour de Montferrat par deux jongleurs venus de France sur leurs vielles. Raimbaut en écrivit les paroles pour séduire une dame et nous laissa la plus ancienne estampie notée.

Un procédé traverse tout ce répertoire : prendre une mélodie existante et lui donner un texte neuf. Le contrafactum n’est pas un pis-aller, c’est le mode de production ordinaire du Moyen Âge. Une chanson d’amour devient un chant marial, un chant marial une chanson à boire — et, ce soir, un Jube domine devient une recette de pâté de veau. La mélodie circule, le sens se retourne. Les cantigas d’Alphonse le Sage reposent sur le même principe, et Mui grandes noit’ e día rappelle que la forme à refrain sert la Vierge en galicien comme elle servait la dame en occitan.

Un instrumentarium neuf

Rome avait la lyre, la tibia, l’orgue hydraulique. Le Moyen Âge s’en détourne et se fabrique une famille entière d’instruments venus d’ailleurs. L’archet, que l’Antiquité ignorait, apparaît en Occident autour du XIe siècle par la Méditerranée : de là naissent la vièle et le rebec, ce dernier descendant du rabāb arabe, comme le luth de l’ʿūd et le psaltérion du qānūn. À quoi s’ajoutent la harpe du Nord, l’organetto, les percussions.

On peut voir cette famille rassemblée à Compostelle même : les vingt-quatre vieillards du Portique de la Gloire, sculptés vers 1188, tiennent vielles, psaltérions et un organistrum. La pierre et le son datent du même chantier.

La douceur anglo-normande

Les théoriciens du continent notaient avec envie que les Anglais chantaient « doux » : là où Paris cultivait quintes et octaves, l’Angleterre aimait tierces et sixtes. C’est la couleur du faux-bourdon d’Ecce quod natura. Le monde anglo-normand partage du reste la langue du continent — le motet Veine pleine de duçur en garde la graphie — et son goût de l’emprunt, puisque les Miracles de Nostre Dame de Gautier de Coinci reposent presque entièrement sur des mélodies de trouvères récupérées.

Paris, où les trois se rejoignent

Tout converge à Paris, où l’on élève depuis 1163 une cathédrale d’un type nouveau. Autour de ce chantier, deux noms — Léonin, Pérotin — désignent moins deux hommes qu’un atelier et deux moments. L’organum s’y dilate démesurément : sur une seule syllabe du chant, tenue une minute entière, les voix supérieures déploient des guirlandes que règlent les modes rythmiques. L’écriture, qui avait fixé les hauteurs avec Guido, fixe désormais le temps.

Puis on donne des paroles à ces guirlandes, et le motet naît. Sur une teneur grégorienne, notée en mesure, se superposent des textes de chanson — bientôt deux à la fois, latin et français, sacré et profane ensemble. Les trois origines s’y nouent en une seule pièce. Jamais pourtant l’écrit ne prend tout : l’organum improvisé dans les styles de Léonin et de Pérotin rappelle que ces musiciens disposaient de règles plus que de partitions.

Du dé à l’âne

Le programme s’achève sur Hiemali tempore, des Carmina Burana : à Paris, soir et matin, on trouve bon pain, bonne chair et bon vin — et l’on joue aux dés. Ce sont les mêmes clercs qui chantaient l’organum le matin et le goliard le soir, les mêmes qui menaient l’âne dans la cathédrale de Sens.

Entre l’âne et le dé tient l’invention de la musique occidentale, de l’an mil à la naissance du gothique. Une culture jeune, expansive, et qui ne séparait pas ce que nous avons pris l’habitude de séparer.

L’ensemble

Fondé en 1993 par Emmanuel Bonnardot, l’ensemble vocal et instrumental Obsidienne s’attache à faire découvrir les répertoires inédits et méconnus, du Moyen Âge aux premières polyphonies de la Renaissance, mêlant volontiers l’interprétation et l’improvisation. Remarqué pour la finesse et la poésie de son phrasé instrumental et vocal, il est aujourd’hui l’un des ensembles incontournables dans l’interprétation des musiques médiévales.

Son directeur en a façonné la démarche : chanteur d’abord dans le domaine baroque, à la Chapelle Royale et aux Arts Florissants, Emmanuel Bonnardot s’est ensuite illustré dans le répertoire médiéval au sein des ensembles Gilles Binchois et Alla Francesca, avant de créer sa propre formation.

Installé en Bourgogne depuis 1998 et accueilli en résidence à Sens depuis 2009, l’ensemble y explore le thème de « la chanson du Moyen Âge à nos jours », ouvrant son répertoire à d’autres époques et se liant volontiers à la poésie, au théâtre, à la danse. Parallèlement à son activité de création et de diffusion nationale et internationale, Obsidienne développe de nombreuses actions de proximité auprès de tous les publics — jeunes et moins jeunes, étudiants, amateurs, professionnels. Créé en 2019, « La Reverdie », festival de printemps itinérant en milieu rural, en est le point d’orgue : l’édition 2026 s’est déployée dans l’Yonne du 20 mars au 20 juin.

Sa discographie (Bayard Musique, Eloquentia, Calliope, Opus 111) a obtenu de nombreuses distinctions de la presse française et internationale : Coup de cœur de l’Académie Charles Cros, Grand Prix du disque, Diapason d’or, Choc du Monde de la musique, 10 de Répertoire.

Obsidienne est soutenu par la DRAC Bourgogne-Franche-Comté au titre de l’aide aux ensembles conventionnés, par le Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, le Conseil départemental de l’Yonne et la Ville de Sens. Il reçoit l’aide de la SPEDIDAM et du Centre national de la musique. L’ensemble est membre de la FEVIS et du syndicat Scène Ensemble.

Emmanuel Bonnardot, direction

Emmanuel Bonnardot est l’un des spécialistes incontestés des musiques du Moyen Âge et de la Renaissance.

Chanteur d’abord dans le domaine baroque, à la Chapelle Royale de Paris et aux Arts Florissants, il se révèle pleinement dans le répertoire médiéval au sein des meilleurs ensembles du genre — Gilles Binchois, Alla Francesca —, puis, depuis 1993, à la tête de sa propre formation, Obsidienne.

Son timbre chaud, sa large palette vocale — il chante en baryton comme en contre-ténor —, sa passion pour la vièle à archet et son goût de l’accompagnement et de l’improvisation font de ses interprétations des références. Chanteur et instrumentiste à parts égales, il pratique également le rebec et le crwth, et conçoit ses programmes comme un aller-retour permanent entre la voix et les cordes frottées.

Cette double compétence nourrit une activité de transmission constante. Il a enseigné la pratique des musiques médiévales au CNSMD de Lyon, compte parmi les fondateurs du Centre de musique médiévale de Paris, et anime régulièrement stages et masterclasses en France et à l’étranger. À Sens, où Obsidienne est en résidence depuis 2009, il conduit un travail de fond auprès de tous les publics et dirige depuis 2019 le festival itinérant La Reverdie.

Sa discographie, parue chez Eloquentia, Calliope, Opus 111 et Bayard Musique, a reçu de nombreuses distinctions : Grand Prix du disque, Diapason d’or, Choc du Monde de la musique, 5 étoiles Goldberg.

Le programme

Première partie · Processions et Fête des fous
  • Anonyme — manuscrit de Sens, XIIIe siècle
    Au Moyen Âge, on aime les processions ! Dans la cathédrale de Sens, le jour de la Fête des fous — le monde à l’envers —, on suit l’humble âne présidant tel un évêque…
Deuxième partie · Aux origines de la polyphonie
  • Gaudeamus in Domino introït, en organum guidonien
    Chant grégorien et Guido d’Arezzo (992 – v. 1033)
    La polyphonie s’invente en ornant le chant grégorien de consonances, d’un point à l’autre — d’où le contrepoint. Le théoricien Guido d’Arezzo est aussi l’inventeur des noms de notes : cauchemar pour les uns, rêve génial pour les autres…
  • Anonyme — répertoire de Chartres
Troisième partie · Au Sud, le nouveau chant
  • Anonyme — Saint-Martial de Limoges, XIIe siècle
  • Jubilemus, exultemus
    Anonyme — Saint-Martial de Limoges, XIIe siècle
  • Anonyme — Saint-Martial de Limoges, XIIe siècle
  • Anonyme — Codex Calixtinus, XIIe siècle
    Arrivé à Saint-Jacques-de-Compostelle après un long périple, le pèlerin écoute la messe du Codex Calixtinus, qui se termine comme il se doit par le Benedicamus…
  • Anonyme — Saint-Martial de Limoges
    Le nouveau chant invente de nouvelles mélodies.
Quatrième partie · Les troubadours
Cinquième partie · Au Nord, la douceur anglo-normande
  • Pâté de veau / Jube domine recette en contrafactum
    La cuisine anglaise a gardé le goût médiéval du salé-sucré, du gingembre et des épices…
  • Ecce quod natura faux-bourdon
    Anonyme, XVe siècle
    Suivre la mélodie en improvisant à la quarte et à la sixte : c’est la technique du faux-bourdon, qui donne cette couleur si particulière…
  • Anonyme, XIIIe siècle
  • Gautier de Coinci (1177-1236)
  • Estampie anglaise danse
    Anonyme, XIVe siècle
Sixième partie · L’École Notre-Dame de Paris
  • Anonyme, XIIIe siècle
  • Organum improvisé dans les styles de Léonin et de Pérotin
    Léonin (v. 1135-1201), Pérotin (v. 1160-1230) — sur une teneur grégorienne
    Avec l’École Notre-Dame, un grand laboratoire polyphonique se met en place : l’organum devient démesuré, et le motet polytextuel ouvre de nouvelles perspectives à la chanson à plusieurs voix…
  • Vineam meam plantavi / Veste nuptiali rondeau de carole, danse
    Anonyme, XIIIe siècle
  • Anonyme, XIIIe siècle
  • Pange melos conduit
    Anonyme, XIIIe siècle
  • De ma dame me vient la grant joie rondeau en canon
    Anonyme, XIIIe siècle
  • Carmina Burana, XIIIe siècle
    À Paris, soir et matin, on trouve bon pain, bonne chair et bon vin… et on joue aux dés !

Les artistes

  • Florence Jacquemartchant, flûtes, cornemuses
  • Hélène Moreauchant, psaltérion, percussions
  • Emmanuel Bonnardotchant, vièles, rebec, crwth, chifonie
  • Colin Bonnardotchant, percussions
  • Camille Bonnardotchant, citole, guiterne, cornet
  • Ludovic Montetchant, tympanon, percussions

Textes chantés

↑ programme

Orientis partibus

Anonyme — manuscrit de Sens, XIIIe siècle · conduit de la Fête des fous
Orientis partibus Adventavit Asinus Pulcher et fortissimus Sarcinis aptissimus Hez, Sire Asnes hé
Dès confins de l’Orient En ces lieux arrivant Portant fardeau lestement. Un âne beau, gras, luisant, Hé, Sire Ane, hé
Hic in collibus Sichen Iam nutritus sub Ruben, Transiit per Iordanem, Saliit in Bethlehem Hez, Sire Asnes hé
Sur les coteaux de Sichem Il fut nourri par Ruben Il passa par le Jourdain Et sauta dans Béthlehéem Hé, Sire Ane, hé
Saltu vincit hinnulos, Dammas et capreolos, Super dromedarios Velox Madianeos
Sa marche vive et légère, Les daims et les chevreuils, Plus rapide que les dromadaires Des Madianites.
↑ programme

Gaudeámus omnes in Dómino

Chant grégorien et Guido d’Arezzo · introït, en organum guidonien
Gaudeámus omnes in Dómino, diem festum celebrántes sub honóre beátæ Maríæ Vírginis, de cuius solemnitáte gaudent Angeli et colláudant Fílium Dei.
Réjouissons-nous ensemble dans le Seigneur, car la fête que nous célébrons aujourd’hui est celle de la bienheureuse Vierge Marie. Cette solennité réjouit les Anges et tous en chœur louent le Fils de Dieu.
↑ programme

Alleluia Pascha nostrum

Anonyme — répertoire de Chartres · organum
Alleluia Pascha nostrum immolatus est Christus. Alléluia.
Alléluia ! Le Christ, notre agneau pascal, a été immolé. Alléluia.
↑ programme

Annus novus in gáudio

Anonyme — Saint-Martial de Limoges, XIIe siècle
Annus novus in gáudio Agátur in princípio, Magna sit exultátio In cantóris tripúdio.
L’année nouvelle, qu’on la passe dans la joie dès son commencement. Que grande soit l’exultation, par la danse du chantre.
Ad hæc solémnia Concúrrunt omnia Voce sonántia, Cantóris grátia Et vitæ spátia, Per quem lætítia Fit in Ecclésia.
Que pour cette solennité, toutes choses concourent, la voix sonore, la grâce du chantre et la durée de la vie, par qui la joie advient dans l’Église.
Anni novi princípium Vox célebret psalléntium, Et cantórem egrégium Hymnus extóllat ómnium.
Que la voix de ceux qui psalmodient célèbre le commencement de l’année nouvelle et que l’hymne de tous exalte le chantre excellent.
Anno novo in cántica Reciténtur orgánica, Tota sonet ars música In cantóris preséntia.
Que pour l’année nouvelle on chante des organum dans des cantiques. Que tout l’art de la musique résonne en présence du chantre.
Annum novum celebrántes, Exultántes et lætántes Et cantórem venerántes Gaudeámus congaudéntes.
Célébrant l’année nouvelle, exultant et nous réjouissant, et admirant le chantre, soyons dans la joie ensemble.
Anne nove, sit titúlis Hódie ineffábilis, Et tu, cantor mirábilis Esto per sæcla stábilis.
Année nouvelle, sois aujourd’hui un titre ineffable. Et toi, chantre admirable, sois affermi pour les siècles.
↑ programme

Noster cetus

Anonyme — Saint-Martial de Limoges, XIIe siècle
Noster cetus psallat letus Voce simul consona, Jesu Christi gloriosa Recolens natalicia.
Que notre joyeuse assemblée chante à l’unisson, célébrant de Jésus-Christ la glorieuse naissance.
Qui de celis condescendens In virginis uterum In eadem carna sumpta Visitavit seculum.
Descendu des cieux dans le sein d’une vierge et ayant revêtu notre chair, Il a visité le monde.
Felix puer, cuius mater Incorrupta parere Et post partum virgo manens Meruit existere.
Béni soit l’Enfant dont la mère eut le privilège d’enfanter tout en demeurant immaculée, et de rester vierge après l’enfantement.
Hic est enim, germen ade Qui venit redimere. Et ac celi sede mundo Corruit reducere.
Car Il est le descendant d’Adam venu racheter l’humanité et relever ceux qui étaient déchus du royaume céleste.
Ad ipsius ergo laude Omnis nostra concio Exultanto regi regum Benedicat Domino.
Que toute notre assemblée bénisse donc le Seigneur, le Roi des rois, en chantant ses louanges.
↑ programme

Benedicamus domino

Anonyme — Codex Calixtinus, XIIe siècle
Benedicamus domino
Bénissons le Seigneur
↑ programme

Natali regis glorie

Anonyme — Saint-Martial de Limoges
Natali regis glorie letatur celi curia Dampnatur dux perfidie perit eius potentia Tristatur hostis impius, gaudet genus mortalium Advenit Dei filius carnis sumens hospicium...
Pour la naissance du Roi de gloire, les cieux se réjouissent, le prince du mal est damné et son pouvoir est détruit. L’ennemi perfide est affligé et les mortels se réjouissent, le fils de Dieu est arrivé et a pris demeure dans la chair...
↑ programme

Lo plaing comenz

Marcabru, XIIe siècle · planh sur la mort du Poitevin
Lo plaing comenz iradamen D’un vers don hai lo cor dolen; Ir’ e dolor e marrimen Ai, car vei abaissar Joven: Malvestatz puej’ e Jois dissen Despois muric lo Peitavis.
Furieux je commence la plainte En un chant dont mon cœur se blesse Colère et douleur et tristesse J’ai car je vois chuter Jeunesse Méchanceté monte et joie tombe Depuis la mort du Poitevin.
Remazut son li prez e·ill lau Qi solon issir de Peitau. Ai! com lo plagno li Barrau. Peza·m s’a longas sai estau. Segner, lo baro q’ieu mentau Metetz, si·us platz, em paradis!
Perdus sont le prix et la gloire Qui en Poitou prenaient naissance Ah ! Combien ceux de Bar le pleurent ; Et que rester ici me pèse ; Seigneur, le baron que je chante Mettez, de grâce, en Paradis.
↑ programme

Lo rossinholet salvatge

Gaucelm Faidit, XIIe siècle
Lo rossinholet salvatge Ai auzit que s’esbaudeia Per amor en son lengatge e-m fai morir d’enveia car leis cui dezir no vei ni remir ni n-om volgr’ogan auzir pero per dous chan qu’el sa par fan esfortz un pauc mon coratge e-m vom conortan mon cor en chantan so qu’eu no cuidei far ongan
J’ai entendu le rossignolet sauvage se réjouir d’amour en son langage ; il me fait mourir d’envie car je ne vois ni contemple celle que je désire, et elle ne voudrait pas m’entendre cette année. Mais, grâce à leur doux chant, à lui et à sa compagne, je force un peu mon courage et je console mon cœur en chantant, ce que je ne croyais pas faire cette année.
E si tot planh mon damnatge Mos cors aclin’e sopleia Vas leis que a senhoratge En mi e tanh qu’esser deia Qu’anc n-om pos plus dir Quan venc al partir Mas sa cara-lh vi cobrir e-m dis sospiran « A Deu vos coman » E quan pens en mon coratge L’amoros semblan A pauc en ploran No m’auci car no-lh sui denan
Et bien que je me plaigne de mon malheur, je m’incline vers elle et la supplie, elle qui a sur moi seigneurie, et il est bon qu’il en soit ainsi car elle n’a pas pu m’en dire plus quand nous nous sommes séparés : je l’ai vue se voiler la face et elle m’a dit en soupirant : « Je vous recommande à Dieu ! » Et quand je pense en mon cœur à sa face amoureuse, je pourrais m’occire en pleurant d’être loin d’elle.
↑ programme

Kalenda maia

Raimbaut de Vaqueiras, XIIe siècle · estampie
Kalenda maia Ni fueills de faia Ni chans d’auzell Ni flors de glaia Non es qe.m plaia, Pros dona gaia, Tro q’un isnell Messagier aia Del vostre bell cors, Qi.m retraia Plazer novell Q’amors m’atraia E jaia, E.m traia Vas vos, Donna veraia, E chaia De plaia l gelos, anz qe.m n’estraia.
Premier mai, Feuilles de hêtre, Chant d’oiseaux Ou fleurs de glaïeuls : Rien ne me plaît, Dame noble et gaie, Si ne me parvient pas Ce rapide messager Venant de votre corps Si beau, pour me dépeindre Les plaisirs nouveaux Qu’amour me donnera ; Et si la joie Ne m’amène Vers vous, Dame de vérité ; Et si, enfin, ne tombe Sous les coups le jaloux, Avant que je vous quitte.
↑ programme

Mui grandes noit’ e día

Alphonse le Sage, XIIIe siècle · cantiga de Santa María
Mui grandes noit’ e día Devemos dar porende Nós a Santa María Graças, porque defende Os séus de dano E sen engano En salvo os guía
De nuit comme de jour Nous devons remercier grandement La sainte Vierge Marie Car elle protège Les siens de tout mal Et sans détour Et les mène en lieu sûr.
En Monsarrat vertude Fez, que mui longe sõa A Virgen, se mi ajude Ela, por ũa bõa Dona que na montanna D’i mui grand’ e estranna Deceu a ũa fonte Con toda sa companna Por I jantaren Des I folgaren E iren sa vía
A Montserrat la Vierge Fit un grand miracle Dont la nouvelle s’est répandue au loin. Qu’elle me vienne aussi en aide Comme à cette brave femme Qui, se trouvant à la montagne dans une forêt dense, S’arrêta près d’une fontaine Avec toute sa suite Pour se restaurer Et se reposer avant de reprendre la route.
A dona mantenente Lógo que foi roubada Foi s’ende con sa gente Mui trist’ e mui coitada A Montsarrat aginna Chegou essa mesquinna Dando grandes braados « Virgen Santa, Reínna Dá me vigança Ca pris viltança En ta romaría »
La femme maintenant, dès qu’elle a été volée, partie avec ses gens très tristement et très pauvrement à Montserrat portant son malheur poussant de grands cris « Sainte Vierge, Reine ! Donne-moi une revanche de ce larcin en pèlerinage ! »
↑ programme

Pâté de veau / Jube domine

Recettes médiévales chantées en contrafactum · textes déjà en français
Hypocras
Bien faire hypocras demande talent et temps ! Pour faire poudre d’hypocras, prenez un quarteron de très fine canelle triée à la dent, un demi quarteron de fleur de canelle fine, une once de gingembre de mesche trié fin blanc, une once de graine de paradis, un sizain de noix de muquette et de garingal ensemble. Quand vous voudrez faire hypocras, prenez une demi-once de cette poudre et deux quarterons de sucre. Mettez les ensemble avec une quarte de vin à la mesure de Paris.
Hericot de mouton
Despeciez-le par petites pièces, puis le mettez pour boulir une onde, puis le frisiez en sain de lart, et frisiez avec des oignons menus minciés et cuis, et deffaites du boullon de beuf, et mettez avec macis, percil, ysope et sauge, et faites bouli ensemble.
Paté de veau
Prenez veau et graisse de bœuf et y hachez tout ensemble bien menu et les épices qui appartiennent sont gingembre cynamone maniguette et cardamome et en facon divers prenez fromage fin.
↑ programme

Ecce quod natura

Anonyme, XVe siècle · faux-bourdon
Ecce, quod natura Mutat sua jura: Virgo parit pura Dei filium.
Voici que la Nature A changé ses Lois, Une Vierge pure a engendré Le Fils de Dieu.
Ecce novum gaudium, Ecce novum mirum: Virgo parit filium Que non novit virum. Sed ut pirus pirum, Gleba fert saphirum, Rosa lilium.
Voici une joie nouvelle Voici une nouvelle merveille, Elle a engendré un fils, Elle n’a pas connu d’homme, Mais comme le poirier engendre la poire, Comme la glèbe le saphir, Elle a engendré le Fils de Dieu.
↑ programme

Veine pleine de duçur

Anonyme, XIIIe siècle · motet anglo-normand
Veine pleine de duçur Veir espeir de vie Chere mere al creatur De tuz bien garnie Duz confort En doel eplur Al besoigne aye Veir sucur al peccheur Ki laist sa folie Ave Maria
Sang plein de douceur Vrai espoir de vie Bonne mère du créateur Pleine de bonté Doux réconfort De deuil éplorée A conçu et donné Le vrai secours du pécheur L’éloignant de sa folie Ave Maria
↑ programme

Le miracle de Pierre de Sygelar

D’après Gautier de Coinci (1177-1236) · texte déjà en français
Pierre de Sygelar était un habile jongleur et ménestrel de vièle ! Etant arrivé en pèlerinage à Rocamadour il prit sa vièle, l’accorda moult bellement et fit chanter ses cordes en un lai pour la Vierge Marie mère de Dieu. Encouragé par les pèlerins qui s’émerveillent de tant de musicalité, il joue avec tant d’expression qu’on dirait que sa vièle veut parler. Lorsqu’il finit, il s’écrie : « Mère Dieu, Dame de toute courtoisie si tu es satisfaite de mes rimes accorde moi un des cierges qui bordent ton icône ». Et le plus beau des cierges descendit miraculeusement de l’autel pour se poser droit sur sa vièle. Mais il y avait un bête et méchant moine bedeau prénommé Gérard qui aimait bien l’ordre dans son église. Il voyait en Pierre de Sygelar un fâcheux magicien, un charlatan faiseur de faux miracle venu ici à Rocamadour sur la route de Saint-Jacques pour tromper les ouailles et quémander quelques sous. Il prit le cierge de l’instrument et le remit à sa place à côté de l’image de la vierge en houspillant le talentueux vièliste. Mais Pierre de Sygelar joua de nouveau pour la Vierge et le cierge revint sur sa vièle comme un don du ciel. Gérard remit le cierge à sa place mais dès que Pierre faisait vibrer ses cordes prodigieuses le cierge revenait sur sa vièle… Plus de dix fois cet obtus de Gérard remit le cierge sur l’autel… Alors les pèlerins témoins de la scène crièrent : « Miracle ! C’est la Vierge qui envoie ce cierge pour récompenser le pieux ménestrel. » Et on se le tint pour dit, que chacun qui fut sincère en musique ait le droit de louer la vierge Marie. Chaque année Pierre de Sygelar offrait un cierge le plus grand possible à sa belle Dame de haute lignée, Dame du ciel Régente terrienne…
↑ programme

Deus misertus hominis

Anonyme, XIIIe siècle · conduit
Deus misertus hominis Lavit reatum criminis Eve per partum virginis O quam dulce remedium ut vitium Purgetur per contrarium Fit electis compendium ne tedium Sit currentis per stadium Si differatur bravium.
Dieu miséricordieux pour l’homme A lavé le péché né du crime d’Ève Par l’enfantement de la Vierge. O ! quel doux remède que la faute soit absoute par sa vertu contraire ! Que l’élu réalise son gain. Qu’au stade, le coureur ne se décourage pas, Si le prix de la victoire se fait attendre.
↑ programme

L’autrier joer

Anonyme, XIIIe siècle · motet
L’autrier joer m’en alai par un destor En un vergier m’en entrai pour cueillir flor Dame plesant y trovai cointe d’atour Cuer ot gai ; Si chantoit en grant emai : « Amors ai, qu’en ferai ? C’est la fin, la fin que que nus die, j’amerai ».
L’autre jour je m’en allai dans un lieu écarté j’entrai dans un verger pour cueillir une fleur j’y trouvai une dame plaisante, mise avec élégance elle avait le cœur gai et chantait avec émotion « J’ai un amoureux, qu’en ferai-je ? C’est décidé, quoi qu’on en dise j’aimerai. »
↑ programme

Pange melos

Anonyme, XIIIe siècle · conduit
Pange melos lacrimosum lacrimans elegia tempus venit planctuosum tempus fraudans gaudia ad eclipsum nox meroris obliquat spectacula regnet dolor nam doloris causa stat in specula.
Oh triste Muse élégiaque, évoque une mélodie funèbre ! Car l’heure des larmes est arrivée, une heure qui détruira tout bonheur, et la Nuit douloureuse tourne le regard vers la Lumière qui s’éclipse : que l’affliction règne partout, car il y a bien des raisons !
Reni sidus in occasum latium percipitat stella cadit stella casus terras umbra limitat latet vere latialis plaga timens oculum nox est culpe socialis nox est parens criminum.
Au coucher de l’astre rhénan la ruine des Latins s’approche ; l’étoile sombre dans sa chute, les ténèbres envahissent le monde. L’ancienne plaine, cachée maintenant, de crainte qu’un œil la contemple : la Nuit est complice de méfaits, la Nuit est Mère de délits.
↑ programme

Hiemali tempore

Carmina Burana, XIIIe siècle · chanson de taverne
Hiemali tempore dum prata marcent frigore et aque congelescunt concurrunt in estuario qui regnant cum Decio et postquam concalescunt socius a socio ludus incitatur qui vestitus venerat nudus reperatur ei, trepidant divicie cui paupertas semper servit libere.
Au temps d’hiver, où les prés sont flétris par les frimas et les eaux sont gelées, ils accourent à la taverne, les courtisans du seigneur Dé, et quand ils se sont réchauffés l’un l’autre ils s’incitent à jouer. Qui était venu habillé s’en retourne dénudé : oh, la richesse tremble, pour celui que la pauvreté a toujours servi librement !
Salutemus, socii nos, qui sumus bibuli tabernam sicco ore potemus alacriter scyphi impleantur iugiter potemus solito more plana detur tabula! sortes concedantur pro nummis et pro poculis vestes mittantur eia nunc appareat cui sors magis aut Fortuna faveat.
Mes amis, nous tous buveurs à la gorge sèche, allons saluer la taverne ; buvons avec ardeur, nos coupes toujours remplies, buvons comme de coutume ; qu’on nous donne une table bien plane et un jeu de dés ! Pour l’argent et la boisson, nous misons nos vêtements. Ah, nous allons voir maintenant qui est le favori du Sort et de la Fortune.