Céladon
La musique
Le livre d’un roi
Il est rare qu’un monument de la musique médiévale porte un nom d’auteur, et plus rare encore que ce nom soit celui d’un souverain. Les Cantigas de Santa Maria sont l’œuvre d’un atelier, mais elles furent voulues, dirigées et pour partie écrites par Alphonse X de Castille et de León (1221-1284), que la postérité a surnommé el Sabio, le Sage — ou plutôt le Savant. Quatre cent vingt-sept chansons, composées et compilées sur près de trois décennies, toutes dédiées à la Vierge : c’est l’un des plus vastes recueils lyriques que le Moyen Âge occidental nous ait légués, et le plus grand corpus de musique monodique profane notée après celui des troubadours et des trouvères.
Le projet occupe presque tout le règne, de 1252 à la mort du roi. Alphonse y voyait à la fois un instrument de son salut personnel et une entreprise politique : le livre devait rester dans l’église où il serait enterré, et l’on devait l’y chanter aux fêtes mariales.
Un roi traducteur
On ne comprend les Cantigas qu’en les replaçant dans l’atelier qui les a produites. Le scriptorium alphonsin est l’un des grands foyers intellectuels de l’Europe du XIIIe siècle : on y rédige le code juridique des Siete Partidas, une Estoria de España, des traités d’astronomie traduits de l’arabe, un Libro de los juegos consacré aux échecs et aux dés. Des lettrés chrétiens, juifs et musulmans y travaillent côte à côte, dans une Castille qui vient d’absorber Séville et Cordoue et qui digère l’héritage andalou autant qu’elle le conquiert.
Un détail signale la sophistication de cette cour : les Cantigas ne sont pas écrites en castillan, langue de la chancellerie et de la loi, mais en galaïco-portugais. C’est que la Péninsule réservait alors cette langue à la poésie lyrique, comme le reste de l’Europe réservait l’occitan au chant courtois. Le roi de Castille écrit ses lois dans une langue et ses chansons dans une autre.
Miracles
Trois cent cinquante-trois des Cantigas racontent un miracle. Et il faut renoncer d’emblée à l’idée d’un recueil pieux et lisse. On y croise des joueurs de dés qui blasphèment, une abbesse enceinte que la Vierge accouche discrètement pour sauver sa réputation, un pèlerin que le diable pousse à se mutiler, des marchands, des voleurs, des marins, des juifs et des Maures, des femmes qui ruinent leur ménage au jeu. Marie y est une protagoniste active, tour à tour secourable, ironique et redoutable ; elle punit autant qu’elle sauve. Le roi lui-même apparaît dans plusieurs récits, malade et guéri, comme s’il versait sa propre biographie au dossier des preuves.
Toutes les dix chansons, le régime change : une cantiga de loor, chant de louange sans récit, vient interrompre la série des miracles. Cette alternance, rigoureusement tenue, donne au recueil sa respiration — neuf histoires, puis un hymne, puis neuf histoires encore.
La forme et la question andalouse
Presque toutes les Cantigas adoptent la même architecture : un refrain, des strophes, et un retour au refrain par un vers qui en reprend la rime. Les musicologues français y reconnaissent la forme du virelai ; les hispanistes y voient la structure du zéjel andalou, poème strophique en arabe dialectal pratiqué dans al-Andalus depuis le XIe siècle. La coïncidence est frappante, et elle a nourri, depuis les travaux de Julián Ribera au début du XXe siècle, l’hypothèse d’une filiation directe entre la lyrique arabo-andalouse et le chant strophique roman.
L’hypothèse a été contestée, et elle le reste : des formes à refrain existaient dans la latinité liturgique sans qu’on ait besoin d’un modèle arabe. Mais l’affirmer ou la nier importe moins que de mesurer ce que ce débat révèle. Les Cantigas naissent dans un monde où les répertoires ne se laissent pas séparer proprement, où un même souverain fait traduire Ptolémée de l’arabe et chanter la Vierge en galicien. Le métissage n’est pas ici une jolie métaphore : c’est la condition de production du livre.
Quatre manuscrits
Le recueil nous est parvenu par quatre témoins. Le plus ancien, dit de Tolède, offre une version courte du projet. Le Códice Rico de l’Escorial déploie pour chaque chanson un cycle de six vignettes qui en racontent l’histoire en images — l’un des plus beaux ensembles narratifs enluminés du siècle. Le manuscrit de Florence, resté inachevé, en était le compagnon. Enfin le Códice de los músicos, également à l’Escorial, rassemble la quasi-totalité du corpus.
C’est ce dernier qui vaut à notre programme son instrumentarium. Toutes les dix chansons, à hauteur des cantigas de loor, une miniature montre deux musiciens face à face avec leurs instruments : une quarantaine d’images, et un inventaire organologique sans équivalent. Luths, vièles, harpes, psaltérions, organetti, cornemuses, flûtes, timbales, sinfonia — on y voit aussi des instrumentistes en costume mauresque jouant aux côtés de musiciens chrétiens.
Ces images sont précieuses, mais il faut savoir ce qu’elles ne disent pas. Ce sont des figures idéales, disposées par paires symétriques, et aucune ne montre un instrumentiste accompagnant un chanteur. Les manuscrits, du reste, ne notent qu’une seule ligne mélodique. Tout accompagnement instrumental des Cantigas est donc une proposition moderne — informée, argumentée, mais assumée comme telle. Il en va de même du rythme : la notation ne le fixe pas sans ambiguïté, et chaque interprétation tranche des questions que les sources laissent ouvertes.
Ce que propose l’ensemble Céladon
Le travail engagé pour ce programme part de l’édition monumentale de Walter Mettmann, confrontée aux manuscrits désormais consultables en ligne, et fait appel à un ou une philologue pour approcher au plus près la prononciation du galaïco-portugais médiéval — car cette langue-là aussi se reconstruit, et sa sonorité fait partie de la musique.
Deux voix, soprano et contre-ténor, portent le récit. Autour d’elles, un instrumentarium volontairement riche répond à l’invitation des enluminures : luth médiéval, cornet, flûtes, vièles diverses, percussions, organetto et clavicembalo, harpe médiévale, sinfonia — l’ancêtre de la vielle à roue. Non pour reconstituer une pratique dont nous n’avons pas le mode d’emploi, mais pour rendre à ces chansons l’ampleur sonore que leur livre, à chaque dixième page, semble appeler.
L’ensemble
Ensemble Céladon
Depuis sa création par le contre-ténor Paulin Bündgen en 1999, l’ensemble Céladon a sillonné les routes de France et d’Europe et a été applaudi dans de nombreux lieux prestigieux, tels que les Centres culturels de rencontre d’Ambronay, de Vézelay et de Noirlac, et les festivals Voix et Route Romane, Music in the Dales (UK), Les Nuits de Septembre (BE), Fondazione Pietà de’ Turchini (IT), Julita (SE), Musica em Póvoa de Varzim (PT) ou encore Tage Alter Musik Regensburg (DE).
Fort de son expérience, l’ensemble a construit son identité avec la volonté d’insuffler une grande part de modernité aux musiques anciennes, faisant le pari de rendre ces répertoires accessibles aujourd’hui, à toutes et à tous, dans l’immédiateté de notre époque. Ainsi questionne-t-il et réinvente-t-il sans cesse le format de ses concerts : mise en scène, spatialisation ou mélange des genres sont autant de clés dont il s’empare pour créer cette identité fraîche qui lui est propre.
Le public qui a croisé le chemin de Céladon retiendra souvent la proximité et l’accessibilité mises à l’honneur par les artistes. Car des places de village aux lieux les plus prestigieux, l’énergie reste égale, toujours alimentée par la même envie de transmettre l’amour de la musique. Les artistes vont ainsi à la rencontre de jeunes de tous âges — rencontres favorisées depuis quelques années par leur résidence au Centre scolaire Saint-Louis – Saint-Bruno — mais cherchent également à sortir des sentiers battus et des idées reçues, en attirant un public non initié aux esthétiques de la musique ancienne.
L’histoire de Céladon est aussi une histoire de rêves qui se construisent et se réalisent. Son directeur artistique, Paulin Bündgen, a toujours eu à cœur de s’entourer d’une équipe porteuse de valeurs à la fois artistiques et humaines, toujours prête à le suivre dans son exploration des répertoires et des formes — garantie d’un voyage entre les siècles et les disciplines. C’est cette recherche qui l’a amené à construire des programmes originaux et ambitieux auprès d’artistes de renom comme Jean-Philippe Goude, Kyrie Kristmanson ou Michael Nyman.
Après un premier album enregistré en 2006, la discographie de l’ensemble n’a cessé de croître, couvrant une large période historique, de la musique médiévale à la musique contemporaine. Ces explorations lui valent une reconnaissance internationale de la part de la presse spécialisée, mais aussi de son public, toujours fidèle au poste à chaque nouvelle sortie.
On retiendra notamment les mots de la Société française de luth, louant « une vraie science des sonorités […] une sensibilité, une expression mêlées à une grande exigence technique […], le charme tranquille et sans esbroufe d’un travail de longue haleine et d’une indiscutable expérience », ou ceux de Musica Dei Donum : « c’est l’un des disques les plus passionnants que j’ai entendus récemment ».
Paulin Bündgen
Le contre-ténor Paulin Bündgen chante avec Cappella Mediterranea, Doulce Mémoire, Akadêmia, Clématis, Les Passions, Le Concert Spirituel, Amarillis, Les Traversées Baroques, Stradivaria, Les Surprises… et l’ensemble Céladon, formation qu’il a fondée en 1999 et avec laquelle il se produit très régulièrement.
À l’opéra ou en spectacle mis en scène, il a interprété les rôles d’Endimione dans La Calisto de Cavalli, Mercurio dans La Morte d’Orfeo de Landi, Cirilla dans Gli amori d’Apollo e di Dafne de Cavalli, Ottone dans L’Incoronazione di Poppea de Monteverdi et Zephyrus dans Apollo et Hyacinthus de Mozart.
Sa curiosité l’a amené à chanter aux côtés du musicien turc Kudsi Erguner ou de la chanteuse canadienne Kyrie Kristmanson. Il travaille également en étroite collaboration avec les compositeurs Jean-Philippe Goude et Michael Nyman, qui écrivent pour sa voix. Sa discographie comprend plus de cinquante albums, allant de la chanson médiévale à la musique contemporaine.
Il a signé la mise en scène de l’oratorio L’Offerta del cuore humano de Legrenzi en 2020, ainsi que celle de L’Uomo in bivio de Giannettini, dont il assure le rôle-titre en 2023. Ces deux œuvres s’inscrivent dans le cadre de la résidence de l’ensemble Céladon à la Chapelle de la Trinité – Les Grands Concerts de Lyon.
Le programme
- Cantiga de loor
- Les deux frères de l’Hôpital guéris de la rage, à Terena
- Le chasseur du roi et la cloche, à Prado près de Ségovie
- Cantiga de loor
- La femme jetée à la mer, à la Scala près de Gênes
- L’huile d’olive de Ribela
- L’hérétique du Latran converti par une image
- La femme de Niebla guérie de la rage, à Puerto de Santa María
Les artistes
- Clara Coutoulysoprano
- Paulin Bündgencontre-ténor et sinfonia
- Valérie Dulacvièles
- Florent Marieluth médiéval
- Tiago Simas Freireflûtes et cornet à bouquin
- Angélique Mauillonharpe médiévale
- Caroline Huynh Van Xuanclavicymbalum
- Ludwin Bernaténépercussions