laReverdie
La musique
Un corpus introuvable
De toute la musique médiévale, la danse est celle dont nous avons le plus de traces et le moins de partitions. Les enluminures en regorgent : caroles dans les jardins, rondes de pèlerins, bals de cour, danses macabres. Les prédicateurs la dénoncent avec une constance qui prouve sa vitalité. Les romans la décrivent, les statuts synodaux l’interdisent, les comptes princiers la rémunèrent. Mais qu’on cherche à l’entendre, et le corpus se rétracte : les danses purement instrumentales notées avant 1400 tiennent presque entièrement dans deux manuscrits. Le Chansonnier du Roi, à Paris, conserve huit estampies royales — dont La Seste ouvre ici le parcours ; le manuscrit Add. 29987 de la British Library, copié en Toscane, en transmet une quinzaine d’italiennes, parmi lesquelles le Trotto, le Salterello et l’istampita Isabella. Quelques dizaines de pièces, pour trois siècles et pour l’Europe entière.
L’écart entre l’omniprésence documentaire et cette pénurie notée a longtemps été lu comme une perte. Il vaut mieux y voir un effet d’optique. Nous cherchons la danse là où l’écriture moderne nous a appris à la ranger — du côté des instruments — alors que le Moyen Âge la logeait ailleurs, et l’écrivait abondamment. Le programme de ce soir tient tout entier dans ce déplacement du regard.
La forme se souvient du pas
Les noms le disent avant les musicologues. Ballata et ballade viennent de ballare, danser ; rondeau, rondellus, rotundellus désignent la ronde ; le virelai s’appelle en français du XIVe siècle chanson baladée, chanson dansée. Ces genres partagent une même architecture : un refrain collectif encadre des strophes solistes, et revient inchangé. Depuis Friedrich Gennrich, on lit cette morphologie comme le fossile d’une pratique chorégraphique — le refrain est le moment où le cercle chante et bouge ensemble, la strophe celui où un soliste immobilise l’attention. L’hypothèse a été nuancée, notamment par Christopher Page, qui a montré que ces formes circulaient déjà, au XIIIe siècle, dans des milieux lettrés sans rapport avec le bal. Elle reste néanmoins la clé la plus économique pour comprendre pourquoi trois siècles de lyrique européenne s’obstinent à revenir sur un refrain.
Le rotundellus parisien De patre principio, copié dans le grand recueil florentin de l’école de Notre-Dame, montre la forme à l’état presque abstrait : un procédé d’échange de voix, une ronde de timbres plutôt que de corps. À l’autre bout du programme, la ballade polytextuelle du Codex Reina superpose trois poèmes simultanés — Dame vailants, Amis, de tant que, Certainement puet. Rien n’est plus loin d’un pas de danse ; et cela s’appelle pourtant une ballade.
Quand le manuscrit dit le pas
Il ne s’agit pas toujours d’inférence. Certaines sources écrivent la chorégraphie dans la rubrique. Le Llibre Vermell de Montserrat, compilé vers 1399 à l’usage des pèlerins de la Vierge noire, en fournit le cas le plus net : Stella splendens y porte la mention ad trepudium rotundum, « pour une danse en rond ». Le compilateur anonyme s’en explique dans une note célèbre — les pèlerins veillant la nuit dans l’église veulent chanter et danser, mieux vaut leur donner des pièces honnêtes que les laisser à leurs chansons profanes. La danse sacrée n’est donc pas ici une hypothèse d’historien : c’est une concession pastorale, consignée par écrit.
L’Italie nomme la danse dans l’incipit même. Chi vuol ballare a righoletto — « qui veut danser le rigoletto » — appelle la ronde dès son premier vers, et Gherardello da Firenze intitule sa pièce sonetto overo canzona a rigoletto, sonnet ou chanson à danser en rond. Le geste est inscrit dans le titre du morceau.
Ces deux pièces illustrent en outre un mécanisme décisif : le cantasi come. La formule, qui revient trois fois dans ce programme, signifie « se chante sur l’air de ». Elle signale un contrafactum — un texte neuf greffé sur une mélodie connue. Chi vuol ballare emprunte l’air de O divina Virgo flora, et Ciascheduna amante, qui referme le concert, celui de Canti gioiosi. Ce dispositif suppose un répertoire mélodique partagé, circulant entre le laudario confraternel et la place publique, entre la dévotion et le bal. Il rend surtout inutile la question de savoir si une mélodie est « sacrée » ou « profane » : elle est l’une puis l’autre, selon le texte qu’on lui donne et l’heure qu’il est.
Le témoin par la négative
Le programme réserve une pièce singulière : Ben volgra, attribuée à Guiraut d’Espaigna, désignée comme desdansa. Les troubadours avaient codifié la dansa, chanson à danser à refrain ; la desdansa en est l’envers, une chanson triste bâtie sur la même forme. Un genre ne se définit ainsi par négation que si le genre positif est solidement établi. La desdansa prouve la dansa — et la dansa est un genre lyrique, c’est-à-dire chanté.
On notera que Ben volgra et La Seste Estampie Royal proviennent du même volume, le Chansonnier du Roi. Le manuscrit qui nous a transmis le plus ancien corpus de danses instrumentales est aussi l’un des grands recueils de la lyrique des trouvères. La séparation que ce concert entend défaire, la source elle-même ne la connaît pas.
La danse devenue mémoire
Reste que quelque chose se déplace, entre le XIIIe et le XVe siècle. Le virelai de Machaut, Moult sui de bonne heure nee, nous parvient dans un manuscrit de luxe qui présente l’œuvre comme un monument littéraire et musical, non comme un recueil d’usage ; la ballata de Landini, Questa fanciulla amor, déploie une polyphonie dont la subtilité rythmique excède de loin ce qu’un cercle de danseurs pourrait suivre ; le rondeau de Du Fay, Par droit, appartient à un art de chambre bourguignon où l’on écoute assis. Ces pièces gardent la forme de la danse sans en garder la fonction. Le refrain n’y ramène plus un cercle : il ramène une idée de cercle.
C’est peut-être là le véritable sujet du programme. La danse médiévale ne se laisse pas entendre comme un répertoire séparé, réservé aux instruments, que l’on jouerait entre deux chansons. Elle est le principe formel qui organise une large part de la musique du temps, et qui survit à sa propre disparition comme fonction. L’alternance de ce soir entre pièces instrumentales et pièces vocales n’est donc pas un principe de variété : c’est la restitution d’un continuum que nos catégories ont scindé. Les estampies et les istampitte, du reste, s’articulent en puncta à double terminaison, ouverte puis close — exactement le procédé de la séquence et du lai, c’est-à-dire une morphologie vocale. Jusque dans son répertoire le plus purement instrumental, la danse médiévale chante.
L’ensemble
C’est en 1986 que deux jeunes paires de sœurs italiennes fondèrent l’ensemble médiéval laReverdie. Le nom est emprunté à un genre poétique qui célèbre le retour du printemps, ce qui en dit peut-être déjà long sur le trait le plus saillant de cette formation, qui depuis près de quarante ans enthousiasme public et critique autant par l’intensité de son approche de la musique que par l’ampleur et la diversité de son répertoire, du Moyen Âge à la première Renaissance. Depuis 1993, le cornettiste Doron David Sherwin appartient lui aussi au noyau de l’ensemble, à la fois comme instrumentiste et comme chanteur.
L’effectif de laReverdie varie, selon le répertoire, de trois à quatorze musiciens. Une recherche approfondie, alliée à une longue et intense expérience de la scène et du studio, fait de laReverdie un ensemble unique en son genre : non seulement par l’enthousiasme peu commun que ses membres partagent et transmettent à leur public, mais aussi par l’aisance et la virtuosité naturelle de leur jeu et de leur chant.
L’ensemble s’est produit régulièrement dans des festivals et des concerts à travers toute l’Europe et au-delà. Il a par ailleurs réalisé des enregistrements radiophoniques et discographiques dans les pays les plus divers.
Vingt-deux disques ont paru à ce jour, dont dix-sept chez le label français Arcana, en coproduction avec la WDR. Ils ont reçu de nombreuses distinctions de la critique dans toute l’Europe, notamment le Diapason d’or de l’année — une première pour un ensemble italien de musique ancienne ! —, le 10 de Répertoire, le 10 de Crescendo, les fff de Télérama, les 5 étoiles de Musica et le A d’Amadeus. Le disque Carmina Burana, Sacri Sarcasmi (Arcana A353) a figuré parmi les trois finalistes des Midem Classical Awards 2010 dans la catégorie musique ancienne.
Depuis près de trois décennies, les musiciens de l’ensemble sont également sollicités comme professeurs dans les stages d’été — ainsi aux Cours internationaux de musique ancienne d’Urbino, en Italie —, de même que dans des masterclasses et comme enseignants dans des institutions telles que l’Accademia Internazionale della Musica di Milano et le Laboratorio Internazionale di Musica Medioevale e di Alia Musica, en Italie, ou la Staatliche Hochschule für Musik de Trossingen, en Allemagne.
Pour des projets particuliers, laReverdie collabore régulièrement avec d’autres artistes, tels Franco Battiato, Moni Ovadia, Carlos Núñez, le Teatro del Vento, Gérard Depardieu ou Mimmo Cuticchio.
Le programme
- Anonyme français (XIIIe s.)De patre principio — rotundellusFlorence, Biblioteca Nazionale, ms. Pluteus 29.1, f. 463
- Anonyme français (XIIIe s.)La Seste Estampie [Royal] — danseParis, Bibliothèque nationale, ms. fr. 844 (Chansonnier du Roi), f. 104v
- Guiraut d’Espaigna (?) (act. 1245-1265)Ben volgra — desdansaParis, Bibliothèque nationale, ms. fr. 844 (Chansonnier du Roi), ff. 186r-v
- Anonyme catalan (XIVe s.)Stella splendens — virelai « ad trepudium rotundum »Montserrat, Monasterio de Santa María, ms. 1, Llibre Vermell, ff. 22v-23
- Anonyme italienChi vuol ballare a righoletto, se chante sur l’air de O divina Virgo flora — laudamusique (XIIIe s.) : Cortone, Biblioteca del Comune e dell’Accademia Etrusca, ms. 91, ff. 32v-34v
texte (XVe s.) : Cité du Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, Laudario dei Bianchi, Chigi L VII, 266, ff. 78r-v - Anonyme italien (XIVe s.)Trotto — danseLondres, British Library, ms. 29987, f. 62v
- Anonyme italien (XIVe s.)Amor mi fa cantar alla francesca — ballataCité du Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, ms. Rossi 215, f. 18v
- Anonyme italien (XVe s.) / Gherardello da Firenze (v. 1320 – v. 1363)Non ti fidare che oggi è sì pocha fé, « sonetto overo canzona a rigoletto », se chante sur l’air de Io vo’ bene a chi vuol bene a memusique (Gherardello) : Florence, Biblioteca Laurenziana, Codex Squarcialupi, f. 29r
texte : Florence, Biblioteca Nazionale, ms. Magl. VII, 40, ff. 51r-52v - Anonyme italien (XIVe s.)Salterello [IV] — danseLondres, British Library, ms. 29987, f. 63v
- Guillaume de Machaut (v. 1300-1377)Moult sui de bonne heure nee — virelaiParis, Bibliothèque nationale, ms. fr. 1584 (Machaut A), f. 494r
- Anonyme français (XIVe s.)Paris, Bibliothèque nationale, ms. NAF 6771 (Codex Reina), f. 53v
- Anonyme italien (XIVe s.)Isabella — istampitaLondres, British Library, ms. 29987, ff. 56v-57
- Francesco Landini (v. 1335-1397)Questa fanciulla amor — ballataParis, Bibliothèque nationale, fonds italien 568, f. 70v
Paris, Bibliothèque nationale, ms. 6771 (Codex Reina), f. 85 - Guillaume Du Fay (1397-1474)Par droit — rondeauOxford, Bodleian Library, ms. Can. Misc. 213, ff. 18v-19
- Anonyme italien (XVe s.)Ciascheduna amante, se chante sur l’air de Canti gioiosiPavie, Biblioteca universitaria, ms. Aldini 361, ff. 4r-v
Les artistes
- Claudia Caffagnichant, luth
- Livia Caffagnichant, flûte à bec, fidel
- Elisabetta de Mircovichchant, rebec, fidel, symphonia
- Lorenzo d’Erasmopercussion
- Matteo Zenattichant, harpe