Obsidienne
La musique
Du chant grégorien aux origines de l’écriture, de la polyphonie et de la chanson
Un âne dans la cathédrale
Le 1er janvier, à Sens, on faisait entrer un âne dans la cathédrale. Les clercs du bas chœur prenaient la place des chanoines, un enfant devenait évêque, et l’on chantait Orientis partibus — « des contrées de l’Orient est venu l’âne » — en escortant la bête jusqu’au chœur. Le manuscrit de Sens qui nous transmet ce conduit n’est pas la trace d’un débordement toléré : c’est un office complet, noté, ordonné. Une liturgie du monde à l’envers, écrite par ceux-là mêmes qu’elle renverse.
Ceux qui font cette musique sont un jour au service du Seigneur, un autre au service de l’évêque, et le lendemain au service d’un seigneur tout court — de châteaux en églises, sans changer de métier.
Le blanc manteau d’églises
Peu après l’an mil, le chroniqueur Raoul Glaber écrit que le monde « se couvrait d’un blanc manteau d’églises ». La formule a fait fortune parce qu’elle est juste : l’Europe se remet à bâtir en pierre à une échelle inconnue depuis Rome.
La musique connaît au même moment sa propre refondation, et le point de départ en est le chant grégorien. Ce répertoire immense, monodique, transmis de mémoire depuis des siècles, est le sol commun. Tout ce que ce programme donne à entendre naît de trois façons de s’en saisir : le fixer, le superposer, s’en éloigner. L’écriture, la polyphonie, la chanson.
Première origine : l’écriture
Tant que les neumes se contentaient de dessiner en l’air la courbe d’une mélodie déjà sue, ils ne servaient qu’à rappeler ce qu’on savait. Vers 1026, un moine d’Arezzo nommé Guido pose les notes sur des lignes et rend une mélodie lisible par qui ne l’a jamais entendue. Il invente du même geste les syllabes ut, re, mi, fa, sol, la, empruntées à un hymne à saint Jean-Baptiste — cauchemar pour les uns, rêve génial pour les autres.
L’invention paraît technique ; elle est décisive. Fixer les hauteurs, c’est rendre la musique transportable, enseignable, et surtout : constructible. On ne peut rien bâtir sur un sol qui bouge.
Deuxième origine : la polyphonie
Dès lors on superpose. Guido lui-même explique comment doubler le grégorien d’une seconde voix, note contre note, en consonances : punctus contra punctum, le contrepoint est d’abord un mot qui dit ce qu’il fait. L’introït Gaudeamus in Domino en donne l’état le plus sage, presque une ombre portée du chant.
L’organum de Chartres a déjà rompu cette parité. La voix ajoutée court et s’orne pendant que le chant se ralentit sous elle. D’un côté la mémoire, tenue ; de l’autre l’invention, libre.
Puis, en Aquitaine, quelque chose change de nature. Les manuscrits de Saint-Martial de Limoges transmettent des pièces nommées nova cantica, chants nouveaux au sens fort : ni le texte ni la mélodie ne sont empruntés. Annus novus in gaudio, Jubilemus, exultemus, Noster cetus, Natali regis gloria sont des poèmes latins rimés sur des airs inventés pour eux. On quitte le commentaire pour entrer dans la composition.
Au même moment, le pèlerin parvenu à Saint-Jacques-de-Compostelle entend une messe dont le Codex Calixtinus conserve le déroulé, et qui s’achève par le Benedicamus Domino. Formule brève et mille fois répétée, ce congé était le terrain de jeu favori des musiciens : c’est là qu’ils osaient tout, et c’est dans ce livre que figure l’une des premières pièces à trois voix qui nous soient parvenues.
Troisième origine : la chanson
Le Sud invente autre chose encore, en langue d’oc : une poésie amoureuse signée, dont on connaît les auteurs et parfois la vie. Marcabru, l’un des tout premiers, mordant ; Gaucelm Faidit et son rossignol sauvage ; Raimbaut de Vaqueiras enfin, dont la razo raconte que Kalenda maia naquit d’une mélodie jouée à la cour de Montferrat par deux jongleurs venus de France sur leurs vielles. Raimbaut en écrivit les paroles pour séduire une dame et nous laissa la plus ancienne estampie notée.
Un procédé traverse tout ce répertoire : prendre une mélodie existante et lui donner un texte neuf. Le contrafactum n’est pas un pis-aller, c’est le mode de production ordinaire du Moyen Âge. Une chanson d’amour devient un chant marial, un chant marial une chanson à boire — et, ce soir, un Jube domine devient une recette de pâté de veau. La mélodie circule, le sens se retourne. Les cantigas d’Alphonse le Sage reposent sur le même principe, et Mui grandes noit’ e día rappelle que la forme à refrain sert la Vierge en galicien comme elle servait la dame en occitan.
Un instrumentarium neuf
Rome avait la lyre, la tibia, l’orgue hydraulique. Le Moyen Âge s’en détourne et se fabrique une famille entière d’instruments venus d’ailleurs. L’archet, que l’Antiquité ignorait, apparaît en Occident autour du XIe siècle par la Méditerranée : de là naissent la vièle et le rebec, ce dernier descendant du rabāb arabe, comme le luth de l’ʿūd et le psaltérion du qānūn. À quoi s’ajoutent la harpe du Nord, l’organetto, les percussions.
On peut voir cette famille rassemblée à Compostelle même : les vingt-quatre vieillards du Portique de la Gloire, sculptés vers 1188, tiennent vielles, psaltérions et un organistrum. La pierre et le son datent du même chantier.
La douceur anglo-normande
Les théoriciens du continent notaient avec envie que les Anglais chantaient « doux » : là où Paris cultivait quintes et octaves, l’Angleterre aimait tierces et sixtes. C’est la couleur du faux-bourdon d’Ecce quod natura. Le monde anglo-normand partage du reste la langue du continent — le motet Veine pleine de duçur en garde la graphie — et son goût de l’emprunt, puisque les Miracles de Nostre Dame de Gautier de Coinci reposent presque entièrement sur des mélodies de trouvères récupérées.
Paris, où les trois se rejoignent
Tout converge à Paris, où l’on élève depuis 1163 une cathédrale d’un type nouveau. Autour de ce chantier, deux noms — Léonin, Pérotin — désignent moins deux hommes qu’un atelier et deux moments. L’organum s’y dilate démesurément : sur une seule syllabe du chant, tenue une minute entière, les voix supérieures déploient des guirlandes que règlent les modes rythmiques. L’écriture, qui avait fixé les hauteurs avec Guido, fixe désormais le temps.
Puis on donne des paroles à ces guirlandes, et le motet naît. Sur une teneur grégorienne, notée en mesure, se superposent des textes de chanson — bientôt deux à la fois, latin et français, sacré et profane ensemble. Les trois origines s’y nouent en une seule pièce. Jamais pourtant l’écrit ne prend tout : l’organum improvisé dans les styles de Léonin et de Pérotin rappelle que ces musiciens disposaient de règles plus que de partitions.
Du dé à l’âne
Le programme s’achève sur Hiemali tempore, des Carmina Burana : à Paris, soir et matin, on trouve bon pain, bonne chair et bon vin — et l’on joue aux dés. Ce sont les mêmes clercs qui chantaient l’organum le matin et le goliard le soir, les mêmes qui menaient l’âne dans la cathédrale de Sens.
Entre l’âne et le dé tient l’invention de la musique occidentale, de l’an mil à la naissance du gothique. Une culture jeune, expansive, et qui ne séparait pas ce que nous avons pris l’habitude de séparer.
L’ensemble
Fondé en 1993 par Emmanuel Bonnardot, l’ensemble vocal et instrumental Obsidienne s’attache à faire découvrir les répertoires inédits et méconnus, du Moyen Âge aux premières polyphonies de la Renaissance, mêlant volontiers l’interprétation et l’improvisation. Remarqué pour la finesse et la poésie de son phrasé instrumental et vocal, il est aujourd’hui l’un des ensembles incontournables dans l’interprétation des musiques médiévales.
Son directeur en a façonné la démarche : chanteur d’abord dans le domaine baroque, à la Chapelle Royale et aux Arts Florissants, Emmanuel Bonnardot s’est ensuite illustré dans le répertoire médiéval au sein des ensembles Gilles Binchois et Alla Francesca, avant de créer sa propre formation.
Installé en Bourgogne depuis 1998 et accueilli en résidence à Sens depuis 2009, l’ensemble y explore le thème de « la chanson du Moyen Âge à nos jours », ouvrant son répertoire à d’autres époques et se liant volontiers à la poésie, au théâtre, à la danse. Parallèlement à son activité de création et de diffusion nationale et internationale, Obsidienne développe de nombreuses actions de proximité auprès de tous les publics — jeunes et moins jeunes, étudiants, amateurs, professionnels. Créé en 2019, « La Reverdie », festival de printemps itinérant en milieu rural, en est le point d’orgue : l’édition 2026 s’est déployée dans l’Yonne du 20 mars au 20 juin.
Sa discographie (Bayard Musique, Eloquentia, Calliope, Opus 111) a obtenu de nombreuses distinctions de la presse française et internationale : Coup de cœur de l’Académie Charles Cros, Grand Prix du disque, Diapason d’or, Choc du Monde de la musique, 10 de Répertoire.
Obsidienne est soutenu par la DRAC Bourgogne-Franche-Comté au titre de l’aide aux ensembles conventionnés, par le Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, le Conseil départemental de l’Yonne et la Ville de Sens. Il reçoit l’aide de la SPEDIDAM et du Centre national de la musique. L’ensemble est membre de la FEVIS et du syndicat Scène Ensemble.
Emmanuel Bonnardot, direction
Emmanuel Bonnardot est l’un des spécialistes incontestés des musiques du Moyen Âge et de la Renaissance.
Chanteur d’abord dans le domaine baroque, à la Chapelle Royale de Paris et aux Arts Florissants, il se révèle pleinement dans le répertoire médiéval au sein des meilleurs ensembles du genre — Gilles Binchois, Alla Francesca —, puis, depuis 1993, à la tête de sa propre formation, Obsidienne.
Son timbre chaud, sa large palette vocale — il chante en baryton comme en contre-ténor —, sa passion pour la vièle à archet et son goût de l’accompagnement et de l’improvisation font de ses interprétations des références. Chanteur et instrumentiste à parts égales, il pratique également le rebec et le crwth, et conçoit ses programmes comme un aller-retour permanent entre la voix et les cordes frottées.
Cette double compétence nourrit une activité de transmission constante. Il a enseigné la pratique des musiques médiévales au CNSMD de Lyon, compte parmi les fondateurs du Centre de musique médiévale de Paris, et anime régulièrement stages et masterclasses en France et à l’étranger. À Sens, où Obsidienne est en résidence depuis 2009, il conduit un travail de fond auprès de tous les publics et dirige depuis 2019 le festival itinérant La Reverdie.
Sa discographie, parue chez Eloquentia, Calliope, Opus 111 et Bayard Musique, a reçu de nombreuses distinctions : Grand Prix du disque, Diapason d’or, Choc du Monde de la musique, 5 étoiles Goldberg.
Le programme
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Orientis partibus conduitAnonyme — manuscrit de Sens, XIIIe siècleAu Moyen Âge, on aime les processions ! Dans la cathédrale de Sens, le jour de la Fête des fous — le monde à l’envers —, on suit l’humble âne présidant tel un évêque…
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Gaudeamus in Domino introït, en organum guidonienChant grégorien et Guido d’Arezzo (992 – v. 1033)La polyphonie s’invente en ornant le chant grégorien de consonances, d’un point à l’autre — d’où le contrepoint. Le théoricien Guido d’Arezzo est aussi l’inventeur des noms de notes : cauchemar pour les uns, rêve génial pour les autres…
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Alleluia Pascha nostrum organumAnonyme — répertoire de Chartres
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Anonyme — Saint-Martial de Limoges, XIIe siècle
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Jubilemus, exultemusAnonyme — Saint-Martial de Limoges, XIIe siècle
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Anonyme — Saint-Martial de Limoges, XIIe siècle
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Anonyme — Codex Calixtinus, XIIe siècleArrivé à Saint-Jacques-de-Compostelle après un long périple, le pèlerin écoute la messe du Codex Calixtinus, qui se termine comme il se doit par le Benedicamus…
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Anonyme — Saint-Martial de LimogesLe nouveau chant invente de nouvelles mélodies.
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Marcabru, XIIe siècleContrafactum : la poésie du troubadour se chante sur une mélodie empruntée.
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Gaucelm Faidit, XIIe siècle
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Raimbaut de Vaqueiras, XIIe siècleCette estampie — une danse — est la première qui nous soit parvenue par écrit.
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Mui grandes noit’ e día cantigaAlphonse le Sage, XIIIe siècle
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Pâté de veau / Jube domine recette en contrafactumLa cuisine anglaise a gardé le goût médiéval du salé-sucré, du gingembre et des épices…
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Ecce quod natura faux-bourdonAnonyme, XVe siècleSuivre la mélodie en improvisant à la quarte et à la sixte : c’est la technique du faux-bourdon, qui donne cette couleur si particulière…
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Veine pleine de duçur motetAnonyme, XIIIe siècle
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Pierre de Sygelar miracleGautier de Coinci (1177-1236)
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Estampie anglaise danseAnonyme, XIVe siècle
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Deus misertus conduitAnonyme, XIIIe siècle
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Organum improvisé dans les styles de Léonin et de PérotinLéonin (v. 1135-1201), Pérotin (v. 1160-1230) — sur une teneur grégorienneAvec l’École Notre-Dame, un grand laboratoire polyphonique se met en place : l’organum devient démesuré, et le motet polytextuel ouvre de nouvelles perspectives à la chanson à plusieurs voix…
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Vineam meam plantavi / Veste nuptiali rondeau de carole, danseAnonyme, XIIIe siècle
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L’autrier joer motetAnonyme, XIIIe siècle
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Pange melos conduitAnonyme, XIIIe siècle
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De ma dame me vient la grant joie rondeau en canonAnonyme, XIIIe siècle
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Carmina Burana, XIIIe siècleÀ Paris, soir et matin, on trouve bon pain, bonne chair et bon vin… et on joue aux dés !
Les artistes
- Florence Jacquemartchant, flûtes, cornemuses
- Hélène Moreauchant, psaltérion, percussions
- Emmanuel Bonnardotchant, vièles, rebec, crwth, chifonie
- Colin Bonnardotchant, percussions
- Camille Bonnardotchant, citole, guiterne, cornet
- Ludovic Montetchant, tympanon, percussions