Épopée · Concert 3

Marc Mauillon & friends

Le Remède de Fortune
Dimanche 30 août 202618hEschau — abbatiale Saint-Trophime

La musique

Guillaume de Machaut — Le Remède de Fortune

Le Remède de Fortune est probablement le plus important poème d’amour français du XIVe siècle. Il eut une influence considérable dans toute l’Europe comme modèle poétique d’amour courtois, mais aussi comme modèle musical. C’est le point culminant d’un type de poésie et en même temps le début d’un nouveau style : l’un des derniers et probablement le meilleur des poèmes français d’amour incluant des pièces lyriques avec musique à l’intérieur du récit.

Celles-ci, au nombre de 7, sont d’une qualité poétique et musicale exceptionnelle et reflètent parfaitement la trame narrative et les états d’âme du poète dans son initiation amoureuse et artistique. Mais leur disposition obéit encore à un autre dessein. Machaut donne un exemplaire de chacune des grandes formes lyriques de son temps — lai, complainte, chant royal, baladelle, ballade, virelai, rondeau — et les range de la plus vaste et la plus savante à la plus brève. Sous le récit d’amour se cache un art poétique, une anthologie raisonnée des formes ; on comprend que le Remède ait servi de manuel à toute une génération de poètes.

L’ampleur de l’entreprise se mesure aux chiffres. Le lai Qui n’aroit autre déport compte 250 vers en douze strophes, dont la dernière retrouve exactement la forme de la première — bouclage caractéristique du genre. La complainte Tels rit au main qui au soir pleure en aligne 576, soit trente-six strophes de seize vers sur deux rimes seulement, et c’est la seule complainte que Machaut ait mise en musique sur les onze qu’il a composées. De telles dimensions expliquent pourquoi ces pièces sont presque toujours abrégées, quand elles ne sont pas purement écartées des programmes.

Forts de notre expérience avec le premier lai Loyauté que point ne delay de Guillaume de Machaut et de l’accueil enthousiaste qu’a reçu son enregistrement (cd L’Amoureus Tourment, Eloquentia) et les concerts correspondants, nous avons choisi de nous immerger dans ce chef-d’œuvre. C’est-à-dire prendre le temps de lire et d’étudier les différents manuscrits, les nombreux articles et thèses sur le sujet, de correspondre avec musicologues et spécialistes de la poésie médiévale, d’expérimenter divers types d’accompagnement du chant soliste, et de proposer une dramaturgie scénique du Remède, avec projection, lorsque le lieu le permet, des enluminures des manuscrits comme articulations narratives.

Ce dernier parti pris n’est pas un ornement. Le manuscrit BnF fr. 1586, le plus ancien recueil des œuvres complètes de Machaut, illustre le Remède d’un cycle de trente-quatre miniatures, chacune légendée d’une rubrique à l’encre bleue qui nomme l’action représentée : « comment l’amant fait du lay de son sentement », « comment la dame et l’amant changent d’aniaus », « comment l’amant s’en va chantant ». Chaque insertion lyrique y est annoncée par une image. Le manuscrit lui-même propose donc une mise en scène du poème, et c’est celle-là que nous suivons.

Pour la première fois peut-être depuis le XIVe siècle, nous proposons toutes les formes lyriques dans leur intégralité, non par fanatisme, mais parce que l’expérience de L’Amoureus Tourment a achevé de nous convaincre de l’intérêt artistique essentiel de cette démarche. Entendues en entier, ces pièces cessent d’être des vignettes pour redevenir ce qu’elles sont : les grandes scènes du récit.

Le concert est composé par les 7 formes lyriques avec musique incluses dans cet ordre par Guillaume de Machaut dans son Remède de Fortune. La ballade Dame, de qui toute ma joye vient comporte suivant les manuscrits 2 ou 4 voix.

Synopsis

La dame découvre au début un lai anonyme en son honneur, Qui n’aroit autre déport : le poète le lui lit mais, par crainte de lui déplaire, n’ose révéler qu’il en est l’auteur et s’enfuit. Il se réfugie dans le parc d’Hesdin — domaine d’agrément des comtes d’Artois, célèbre dans toute l’Europe pour ses automates et ses jeux d’eau, l’équivalent médiéval des jardins de Versailles. Il y compose une longue et sublime complainte, Tels rit au main qui au soir pleure, où il s’en prend à Fortune et à sa roue.

Espérance lui apparaît alors et, méditant sur Fortune à la manière de la Philosophie consolant Boèce, le réconforte : contre une roue qui tourne, le seul remède est de ne rien attendre d’elle. Son discours est ponctué de 2 pièces lyriques, le chant royal Joie, plaisance et douce nourriture et la balladelle En amer a douce vie. Ayant repris confiance, le poète va rejoindre celle qu’il aime et, en chemin, compose une ballade, Dame, de qui toute ma joye vient.

La dame est en joyeuse compagnie et l’invite à danser puis à chanter : il entonne alors le virelai Dame, a vous sans retollir. Après avoir assisté à la messe et participé à d’autres réjouissances, le poète déclare enfin son amour, auquel la dame répond favorablement. Mais à l’issue d’un repas et de nouveaux divertissements vient le moment de la séparation ; les amants échangent des anneaux, et le poète chante en partant le rondelet Dame, mon cuer en vous remaint.

D’un lai qu’il n’osait pas signer à un rondeau qu’il chante à découvert : le trajet du Remède tient tout entier dans cet écart.

Les interprètes

Marc Mauillon

Par l’étendue et la singularité de son répertoire, son timbre si reconnaissable et sa diction ciselée, Marc Mauillon occupe une place toute personnelle sur la scène lyrique actuelle. Tantôt baryton, tantôt ténor, ce caméléon déploie et adapte ses couleurs au gré des musiques et des personnages qu’il rencontre.

À l’opéra, il est tantôt loufoque (Papageno, Bobinet de La Vie parisienne), divinité maléfique (la Haine dans Armide, Tisiphone dans Hippolyte et Aricie), tragédien (rôles-titres d’Egisto de Cavalli, Orfeo de Monteverdi, Pelléas, Adonis de Blow) ou même tragédienne (Raulito dans Cachafaz de Strasnoy). Deux Rameau l’ont récemment mis en lumière : Pollux dans Castor et Pollux à l’Opéra national de Paris (Currentzis / Sellars) et Les Fêtes d’Hébé à l’Opéra-Comique (Christie / Carsen).

En concert, il aborde l’air de cour et le motet français comme le madrigal italien, la cantate et les programmes médiévaux ou renaissants, auprès de W. Christie — dont il fut le lauréat du premier Jardin des Voix, en 2002 —, R. Pichon, C. Rousset, J. Savall ou V. Dumestre.

Le récital et la musique de chambre tiennent une place de choix dans son parcours ; ces programmes questionnent le rapport entre musique, poésie et vocalité : Machaut, Peri et Caccini, la comtesse de la Suze, les Leçons de Ténèbres de Lambert, Poulenc/Éluard, Fauré. En 2016, il crée Songline, récital monodique a cappella, en mouvement et en lumière. Deux disques ont paru en 2024, Ronsard et la musique et The Experts : Bach & Silbermann families.

La saison 2025-2026 a été placée sous le signe d’Offenbach — Toby dans Robinson Crusoé au Théâtre des Champs-Élysées, Bobinet à l’Opéra Royal de Versailles —, avec Jordi Savall, le Poème Harmonique et un projet Josquin à l’Opéra de Rouen Normandie.

Il a enseigné l’interprétation de la musique profane médiévale à la Sorbonne de 2018 à 2024, après le Pôle Sup’ 93 de 2014 à 2018.

Pierre Hamon

Flûtiste à bec, Pierre Hamon participe depuis les années 1980 au développement des musiques anciennes en France, et particulièrement de la musique médiévale : membre de l’ensemble Gilles Binchois, fondateur et codirecteur d’Alla Francesca jusqu’en 2019, initiateur des projets et enregistrements consacrés à Guillaume de Machaut avec Marc Mauillon. Il collabore étroitement avec Jordi Savall depuis 1995.

Il s’intéresse de près aux musiques traditionnelles d’Europe, puis d’autres cultures. En 1998, il devient disciple du Pandit Hariprasad Chaurasia, maître de la musique hindoustanie et de la flûte bansurî. Sa recherche des gestes et des sons fondamentaux de l’humanité le mène ensuite vers les flûtes et civilisations précolombiennes et les traditions amérindiennes — d’où sa collaboration avec les chanteurs d’oiseaux Jean Boucault et Johnny Rasse, et la création en 2022 de La Chacana, qui confronte polyphonie de la Renaissance ibérique et univers sonores préhispaniques. Le duo Los Pasos Perdidos, avec Ananda Brandão, tourne depuis 2024 en France, en Suisse, en Espagne et en Angleterre.

Nombre de ses enregistrements ont été primés par la critique internationale (Diapasons d’or de l’année, nomination aux Victoires de la musique) ; parmi les plus récents, Exils – Trobar Project (2023) et un duo avec Norbert Rodenkirchen (2024).

Invité en 1994 à créer la première classe de flûte à bec en Conservatoire national supérieur de musique en France, il y enseigne jusqu’en 2023. Depuis 2022, il fait partie de l’équipe du master de musique médiévale de la Haute École de musique de Genève, et donne régulièrement des classes de maître à la Schola Cantorum Basiliensis, au Conservatoire d’Amsterdam ou au Royal College of Music de Londres.

Il a composé la musique originale de Pachamama (2018, nommé aux César 2019), du court-métrage Jehanne d’Atam Rasho (2021) et de plusieurs documentaires, dont L’École de tous les possibles d’Anne Gautier (2024).

Clémence Niclas

Clémence Niclas a toujours souhaité passer sa vie sur scène. Elle découvre d’abord les flûtes à bec, puis le chant lyrique. Au CNSMD de Lyon, elle mène les deux de front et se spécialise dans les répertoires anciens : master de flûte à bec en 2019 dans la classe de Pierre Hamon, master de chant musiques anciennes en 2023 dans celle de Robert Expert.

En 2016, elle cofonde ApotropaïK, quatuor voué au renouvellement des répertoires médiévaux, du XIIe au début du XVe siècle, où elle fait dialoguer ses deux instruments. Primé à Vanves, à Sinfonia en Périgord et à la York Early Music Young Artist Competition, l’ensemble se produit au MA Festival de Bruges ou au musée de Cluny et devient artiste en résidence à la Fondation Royaumont en 2023 — année où Clémence est également lauréate de la formation Ars Nova auprès de Patrizia Bovi. Le premier disque du quatuor, Bella Donna, paraît la même année.

Passionnée de spectacle vivant, elle participe à plusieurs créations : Qui-Vive !, opéra baroque-électro avec la compagnie Rassegna ; Lubulus et Alaïs, spectacle jeune public en duo avec la percussionniste Lou Renaud-Bailly, en tournée avec les JM France depuis 2021 ; Incas et conquistadors aux côtés de Pierre Hamon ; et un concert en solo où elle explore la variété de ses deux instruments.

Comme soliste, elle chante avec La Nébuleuse — Didon dans le Dido Furens de Mazzocchi —, Correspondances, la Chacana, Doulce Mémoire et Le Concert de l’Hostel Dieu. Elle a fait ses débuts à l’opéra dans le rôle de Diane de l’Actéon de Charpentier.

Nolwenn Le Guern

Musicienne aventureuse et curieuse, Nolwenn Le Guern débute sa formation par le violoncelle. Après un cursus complet sur instrument moderne, elle s’oriente vers les musiques anciennes et étudie la viole de gambe dans la classe de Marianne Muller au CNSMD de Lyon, où elle obtient en 2011 un master d’interprétation mention très bien, consacré à la lyra viol et au compositeur anglais Alfonso Ferrabosco II. Passionnée de recherche, elle entreprend une thèse sur la musique des masques de cour au début du XVIIe siècle, pour laquelle elle est lauréate de la fondation mécénat de la Société Générale.

Également vielliste et titulaire d’un master consacré au répertoire médiéval, elle collabore à divers chantiers de recherche avec les universités de Pavie et de Milan ou le Collège de France, donnant lieu à des projets discographiques salués par la critique (Diapason, Classica, Le Babillard).

Intriguée par les passerelles temporelles, elle travaille régulièrement au théâtre et dans des concerts expérimentaux, sur des créations sonores mêlant musiques anciennes, écriture contemporaine et musiques actuelles. Elle se produit en chambriste comme en soliste : intégrale des sonates pour viole de gambe de Bach entre 2016 et 2018, programme consacré au répertoire anglais du XVIIe siècle pour viole seule. En 2022, Doulce Mémoire lui commande la direction d’un projet autour d’une figure féminine de la Renaissance ; elle choisit la compositrice Maddalena Casulana, avec la complicité de la musicologue Catherine Deutsch.

Elle joue régulièrement au sein d’Alla Francesca et de Discantus (Brigitte Lesne), de Doulce Mémoire (Denis Raisin Dadre), Vox Luminis (Lionel Meunier), Servir Antico (Catalina Vicens), Alkymia (Mariana Delgadillo), L’Achéron (François Joubert-Caillet) et de la compagnie Rassegna (Bruno Allary) ; elle tient la vièle à archet dans la saison anniversaire des 35 ans d’Alla Francesca. Elle enregistre pour Aeon, Ricercar, Alpha Classics et Paraty.

Angélique Mauillon

Après des études musicales complètes à l’ENM de Montbéliard, Angélique Mauillon se perfectionne en harpe moderne au CNR de Lyon dans la classe de Christophe Truant, où elle obtient une médaille d’or et un premier prix de perfectionnement, tout en suivant un cursus de musicologie à l’université Lyon II. Elle se spécialise ensuite en harpes anciennes auprès d’Eugène Ferré au département de musique ancienne du CNSMD de Lyon, où elle obtient son prix en 2002 avec les félicitations du jury, puis auprès de Mara Galassi à la Scuola Civica de Milan.

Son répertoire s’étend du XIIIe au XVIIIe siècle, et chaque époque appelle son instrument. À la harpe médiévale, elle joue avec Alla Francesca et Tasto Solo ; à la harpe Renaissance, avec Doulce Mémoire et Les Jardins de Courtoisie ; à la harpe triple, elle participe aux productions du Concert d’Astrée, du Poème Harmonique, de Pygmalion, d’Artaserse et de l’ensemble Correspondances. Elle est également membre fondateur de Sesquialtera, consacré au répertoire instrumental italien du XVIIe siècle.

Le récital tient une place particulière dans son parcours, notamment aux côtés de son frère, le baryton Marc Mauillon, avec qui elle a bâti plusieurs programmes — de Machaut à Peri et Caccini (Li Due Orfei), en passant par les poésies de la comtesse de la Suze.

Elle a participé à plus de quinze enregistrements, pour des labels tels qu’Alpha, Zig-Zag Territoires, Eloquentia et Ricercar.

Titulaire du Certificat d’aptitude de musique ancienne, elle enseigne les harpes anciennes au CRR de Tours depuis 2003, ainsi qu’au CNSMD de Lyon et au CRR de Besançon.

Le programme

Guillaume de Machaut (v. 1300-1377) · Le Remède de Fortune
— pause —

Distribution

  • Marc Mauillonvoix
  • Clémence Niclasvoix
  • Angélique Mauillonharpe gothique et voix
  • Nolwenn Le Guernvièle
  • Pierre Hamonflûtes, cornemuses, tambour, voix, conception et direction musicale

Textes chantés

↑ programme

Qui n’aroit autre deport

Lai · 250 vers en douze strophes · les titres de strophe sont éditoriaux

comment l’amant fait du lay de son sentement

I. Penser, Souvenir et Espoir suffisent
Que n’aroit autre deport En amer Fors Doulz Penser Et Souvenir Aveuc l’Espoir de joïr, S’aroit il tort Se le port D’autre confort Voloit rouver ; Quar pour (i) cuer saouler Et soustenir, Plus querir Ne doit merir Qui aime fort. Encor y a maint ressort : Remembrer, Ymaginer, En dous plaisir Sa dame veoir, oÿr, Son gentil port, Le recort Dou bien qui sort De son parler Et de son douls regarder, Dont l’entrouvrir Puet garir Et garantir Amant de mort.
Celui qui n’aurait, en amour, pour seul divertissement que la douce pensée et le souvenir accompagnés de l’espoir de jouir un jour du bonheur, aurait-il tort s’il cherchait un autre réconfort ? Car pour rassasier et soutenir son cœur, celui qui aime profondément ne doit pas désirer davantage. Il y a encore bien d’autres ressources : se rappeler, imaginer avec douceur voir et entendre sa dame, se souvenir du bien qui jaillit de ses paroles et de son doux regard. Car le simple fait d’entrouvrir ce souvenir peut guérir et préserver l’amant de la mort.
II. Qui demande davantage triche
Et qui vourroit plus souhaidier – Je n’os cuidier Si fol cuidier Que cilz aime de cuer entier Qui de tiels biens n’a souffissanche ; Quar qui plus quiert, il veult trichier, S’Amours tant chier L’a que fichier Deigne par l’oel de son archier En son cuer d’eaus la cognoissanche. Car on ne les puet esprisier, Ne trop prisier, Quant de legier Pueent de tous maulz alegier, Et faire par leur grant poissanche Un cuer navré sain et legier, Sans nul dangier, Et eslongier De mal, et de joie aprouchier, Seulement de leur remembranche.
Et qui voudrait souhaiter davantage — je n’oserais croire qu’un homme soit assez fou pour aimer de tout son cœur et ne pas se contenter de tels biens. Car celui qui désire plus veut tricher ; si Amour l’a touché si chèrement qu’il a planté par l’œil de son archer la connaissance d’elle dans son cœur, on ne peut ni mépriser ni trop estimer ces biens, puisqu’ils peuvent aisément soulager tous les maux et, par leur grande puissance, rendre sain et léger un cœur blessé, éloigner le mal et rapprocher la joie, par le seul pouvoir du souvenir.
III. Douce Pensée enclose dans le cœur
Et pour ce engendree S’est Douche Pensee En mon cuer et enfremee, Qu’adez me souvient De la desiree, Dont ma joie est nee Et l’esperance doublee Qui de li me vient. S’en ert honnouree, Servie, loee, Crainte, obeïe, et amee, Faire le couvient ; Car si li aggree, J’arai destinee Bonne ou mort desesperee ; Dou tout a li tient.
C’est pourquoi est née en mon cœur la Douce Pensée, et elle y demeure enfermée ; car toujours je me souviens de celle que je désire, d’où est née ma joie et d’où vient l’espérance redoublée. Elle sera honorée, servie, louée, crainte, obéie et aimée — il le faut. Car si elle m’est favorable, j’aurai belle destinée ; sinon, ce sera une mort désespérée. Tout dépend d’elle.
IV. Le maintien et la voix de la dame
Mais tant je voy Le tres bel arroy Simple et quoy, Sans desroy, De son corps, le gay, Et que je l’oy Parler sans effroy, Par ma foy Si m’esjoy Que toute joye ay. Faire le doy, Se je l’aim et croy ; Car en moy Joye en croy, Pour ce mon cuer vray Remaint en soy, Dont tel bien rechoy Que puis n’oy Greif anoy Que je l’enamay.
Quand je contemple l’ordonnance très belle, simple et paisible, sans désordre, de son corps gracieux, quand je l’entends parler sans crainte, par ma foi, je me réjouis comme si j’avais toute la joie du monde. Je dois le faire, si je l’aime et crois en elle ; car en moi la joie grandit, et mon cœur sincère demeure en paix. Je reçois d’elle un tel bien qu’aucune peine ne m’atteint plus du moment que je l’aime.
V. Désir adouci par le regard riant
Et se par Desir recueil Aucun grief, pas ne m’en dueill, Quar son tres dous riant oeil Tout adouchist Le grief qui de Desir ist ; Si me plaist et abelist Tant que au porter me delit, Plus que ne sueil, Pour sa beauté sans orgueil Qui toutes passe, a mon vueul, Et pour son tres Bel Accueil Qui tousdit rit ; Si qu’en plaisance norrist Mon cuer et tant m’enrichist Qu’einssi vivre me sousfist, Ne plus ne vueult ;
Et si, par le Désir, je recueille quelque peine, je ne m’en afflige pas ; car son très doux œil souriant adoucit tout le mal qui naît du désir. Il me plaît et m’embellit tant que je me réjouis de le porter, plus qu’à l’ordinaire, à cause de sa beauté sans orgueil qui, à mes yeux, surpasse toutes les autres, et pour son très bel accueil toujours souriant. Ainsi mon cœur se nourrit de douceur et s’enrichit tant qu’il lui suffirait de vivre ainsi, et ne désire rien de plus.
VI. Le vœu inavouable et la peur du refus
Fors tant, qu’en aucune maniere Ma dame chiere, Qui de mon cuer la tresoriere Est et portiere, Sceüst qu’elle est m’amour premiere Et derreniere. Et plus l’aim que moy ne mon bien, Non pas d’amours vaine et legiere, Mai si entiere, Que mieulz ameroie estre en biere Qu’a parchonniere Fust, n’en moy pensee doubliere. Telz tousdis iere, Comment qu’elle n’en sache rien ; Car ne sui tielz qu’a moy affiere Que s’amour guiere, Ne que de son vueul tant enquiere Que li requiere ; Car moult pourroit comparer chiere Telle priëre Mes cuers qui gist en son lÿen. Pour ce n’en fai semblant ne chiere, Que je n’acquiere Refus qui me deboute ou fiere De li arriere ; Car se sa doucheurs m’estoit fiere, Amours murtriere Seroit de moy, ce sai je bien.
Rien de plus, sinon qu’en quelque manière ma chère dame, qui est la trésorière et la gardienne de mon cœur, sache qu’elle est mon premier amour et mon dernier. Je l’aime plus que moi-même et plus que tout mon bien, non d’un amour vain et léger, mais si entier que j’aimerais mieux être dans la tombe que de partager mon amour, ou qu’en moi naisse une pensée double. Toujours je serai tel, bien qu’elle n’en sache rien. Car je ne suis pas assez présomptueux pour croire mériter son amour ni pour rechercher tant sa volonté que je lui en fasse la demande ; une telle prière pourrait coûter cher à mon cœur, qui repose en ses liens. C’est pourquoi je n’en montre ni signe ni insistance, de peur d’obtenir un refus qui me repousse ou me frappe et m’éloigne d’elle. Car si sa douceur m’était refusée, Amour meurtrière me tuerait, je le sais bien.
VII. Nulle voie pour se découvrir
Si n’est voie Qui m’avoie Comment descouvrir li doie Par nul tour ; Quar sans retour Je mourroie Se j’avoie Refus ; et se je vivoie Ma baudour Seroit tristour. Fouls seroie Se rouvoie Riens plus, fors qu’en li emploie Corps, honneur, Cuer, et amour ; Qu’autre joye Ne devroie Voloir, se assés remiroie Sa douçour Et sa valour.
Il n’est aucune voie qui puisse me guider pour savoir comment lui découvrir mon amour par quelque moyen que ce soit. Car sans retour je mourrais si je recevais un refus ; et si je survivais, ma hardiesse se changerait en tristesse. Je serais fou de demander autre chose que d’employer pour elle mon corps, mon honneur, mon cœur et mon amour. Je ne devrais désirer aucune autre joie, si je considérais assez sa douceur et sa valeur.
VIII. Comment donc le saura-t-elle ?
Dont la bonne et belle, Comment sara elle Que de li veoir En mon cuer s’ostelle Une amour nouvelle, Qui me renouvelle Et me fait avoir Joieuse nouvelle. De quoy l’estancelle Fait sous la mamelle Mon fin cuer ardoir ? S’en frit et sautelle, Que hons ne damoyselle, Dame ne pucelle, Ne le puet savoir, Si le port et celle.
Mais comment la bonne et belle pourra-t-elle savoir que, du simple fait de la voir, s’est installée en mon cœur une amour nouvelle qui me renouvelle et m’apporte une joyeuse nouvelle ? De cette étincelle qui, sous ma poitrine, fait brûler mon cœur loyal, comment pourrait-elle savoir ? Il frémit et tressaille, mais ni homme ni demoiselle, ni dame ni jeune fille ne peut le deviner — et moi, je le porte en silence.
IX. Prière à Amour, seul messager possible
Amours que j’en pri, Qui voult et souffri Qu’a li, sans detri Quant premiers la vi, m’offri, Li porra bien dire Que pour s’amour fri Sans plainte et sans cri, Et qu’a li m’ottri, Comme au plus tres noble tri Que peüsse eslire, Et qu’autre ne tri ; Ainçoys a l’ottri Qu’onc ne descouvri, Dont maint souspir ay murdri Qui puis n’orent mire. Mais s’en mon depri Met Amours estri, Je n’en bray ne cri, N’autrement ne m’en deffri, Ne pense a defrire.
Amour, que j’en prie, qui voulut et permit qu’à elle, sans détour, dès que je la vis pour la première fois, je m’offre, pourra bien lui dire que pour son amour je brûle sans plainte et sans cri, et que je me suis donné à elle comme au plus noble choix que je pouvais élire. Je n’en ai choisi aucune autre ; au contraire, je me suis à elle entièrement livré, sans jamais me découvrir, d’où sont nés maints soupirs étouffés qui depuis n’ont trouvé nul remède. Mais si, dans ma détresse, Amour me combat et m’éprouve, je n’en crie ni ne me lamente ; je ne m’en défends pas autrement et ne pense pas à m’en détourner.
X. Servir toute sa vie sans vouloir d’allègement
Car ensement Vueil lïement, Jolïement, Et gaiement, En ma dame amer loyaument User toute ma vie Si franchement, Que vraiement Si j’ai tourment, Aliegement N’en veut, fors souffrir humblement Ma douce maladie. Celeement Et sagement, Pacïenment, Et nettement Ert et tres amoureusement Dedens mon cuer norrie ; Car bonnement Et doucement, Prochainement S’Espoirs ne ment, M’ert ma paine tres hautement A .c. doubles merie.
Car ainsi je veux, joyeusement, gaîment, avec allégresse, aimer loyalement ma dame toute ma vie, si librement et si sincèrement que, même si je souffre tourment, je ne veux d’autre soulagement que de supporter humblement ma douce maladie. Secrètement, avec sagesse, patience et pureté, elle sera nourrie au fond de mon cœur avec le plus grand amour. Car naturellement et doucement, bientôt, si Espérance ne me trompe pas, ma peine me sera récompensée au centuple.
XI. Le regard qui guérit les assauts de Désir
Car comment que Desirs m’assaille Et me fache mainte bataille Et poingne de l’amoureus dart, Qui souvent d’estoc et de taille Celeement mon cuer detaille, Certes bien en vain se travaille, Quar tout garist son Dous Regart Qui paist d’amoureuse vitaille Mon cuer, et dedens li entaille Sa beauté fine par tel art Qu’autre n’est de quoy il me chaille, Et des biens amoureus me baille, Tant qu’il n’est joye qui me faille Que n’aie de li, que Dieus gart.
Bien que Désir m’assaillisse et me livre maint combat, qu’il me perce de son dard amoureux qui souvent, d’estoc et de taille, entaille secrètement mon cœur, certes il peine en vain ; car tout guérit son Doux Regard. Ce regard nourrit mon cœur d’une nourriture amoureuse et y grave sa beauté parfaite avec un tel art qu’il ne m’importe plus rien d’autre. Il me prodigue tant de biens d’amour qu’aucune joie ne me manque que je ne reçoive d’elle — que Dieu la garde.
XII. Endurer et celer : le désir qui fait servir
Et pour ce, sans nul descort, Endurer Vueul et celer L’ardant desir Qui vueut ma joye amenrir Par soutil sort ; Si le port Sans desconfort Et vueul porter. Quar s’il fait mon cuer trembler, Taindre et palir, Et fremir, A bien sousfrir Du tout m’acort. Il me fait par son ennort Honnourer, Servir, celer, Et obeïr Ma dame, et li tant cherir Qu’en son effort Me deport. Quant il me mort Et veult grever, Mais qu’a li vueulle penser Qu’aim et desir Sans partir, Ne repentir ; La me confort.
Et c’est pourquoi, sans nul trouble, je veux endurer et cacher l’ardent désir qui cherche, par ruse subtile, à diminuer ma joie. Je le porte sans me plaindre et veux continuer à le porter ; car s’il fait trembler mon cœur, pâlir, frémir et tressaillir, je consens pleinement à bien souffrir. Il m’incite, par son ardeur, à honorer, servir, me taire et obéir à ma dame, et à la chérir tant que je trouve en cet effort mon plus grand plaisir. Même lorsqu’il me mord et veut me faire souffrir, il suffit que je pense à elle, que je l’aime et la désire sans détour ni repentir : là est mon réconfort.
↑ programme

Tels rit au main qui au soir pleure

Complainte · 576 vers en trente-six strophes de seize vers sur deux rimes · les titres de strophe sont éditoriaux

comment l’amant fait sa complainte de Fortune et de sa roue

Le récit conduit à la complainte
Et en ce penser ou j’estoie Je m’avisai que je feroie De Fortune et de mes doulours, De mes pensers et de mes plours, .I. dit qu’on appelle complainte, Ou il averoit rime mainte, Qui seroit de tristre matiere. Si commenchay en tel maniere :
Et plongé dans cette méditation, je résolus de composer, sur Fortune et sur mes douleurs, sur mes pensées et sur mes pleurs, un poème qu’on nomme complainte, riche en rimes nombreuses, et dont la matière serait triste. Ainsi commençai-je, en ces termes :
I. Tel rit le matin qui pleure le soir : la roue
Tels rit au main qui au soir pleure, Et tels cuide qu’Amours labeure Pour son bien, qu’elle li court seure Et mal l’atourne ; Et tels cuide que joie aqueure Pour li aidier, qu’elle demeure. Car Fortune tout ce deveure, Quant elle tourne, Qui n’atent mie qu’il adjourne Pour tourner ; qu’elle ne sejourne, Eins tourne, retourne et bestourne, Tant qu’au desseure Mest celui qui gist mas en l’ourne ; Le sormonté au bas retourne, Et le plus joieus mat et mourne Fait en po d’eure.
Tel rit le matin qui pleure le soir, et tel croit qu’Amour travaille à son bien, alors qu’elle lui court sus et le malmène ; et tel croit que la joie accoure pour l’aider, alors qu’elle s’attarde. Car Fortune dévore tout cela, quand elle tourne, elle qui n’attend pas le point du jour pour tourner ; car elle ne s’arrête jamais, mais tourne, retourne et bouleverse, si bien qu’elle met au-dessus celui qui gisait, mat, au dernier rang ; celui qui dominait, elle le renvoie en bas, et le plus joyeux, elle le rend abattu et morne en peu de temps.
II. Ni ferme, ni loyale : pire que la vipère
Car elle n’est ferme n’estable, Juste, loyal, ne veritable ; Quant on la cuide charitable, Elle est avere, Dure, diverse, espouentable, Traïtre, poignant, decevable ; Et quant on la cuide amiable, Lors est amere. Car ja soit ce qu’amie appere, Douce com miel, vraie com mere, La pointure d’une vipere Qu’est incurable En riens a li ne se compere, Car elle traïroit son pere Et mettroit d’onneur en misere Desraisonnable.
Car elle n’est ni ferme ni stable, ni juste, ni loyale, ni véridique ; quand on la croit charitable, elle est avare, dure, changeante, épouvantable, traîtresse, cruelle, trompeuse ; et quand on la croit amicale, alors elle est amère. Car bien qu’elle paraisse une amie, douce comme miel, sincère comme une mère, la piqûre d’une vipère, qui est incurable, ne se compare en rien à elle, car elle trahirait son propre père et le ferait passer de l’honneur à une misère monstrueuse.
III. Fortune faux témoin, qui perd son nourrisson
Se Fortune aimme, c’est de loing ; Elle faut toudis au besoing, N’elle n’a de personne soing, Soit vil ou monde. Et pour si fausse la tesmoing, Qu’elle porteroit faus tesmoing Pour le mieudre amy mettre en coing Qu’elle ait en monde. Plus escorche qu’elle ne tonde, Et en mauvais malice habonde, Par quoy sa norriçon confonde ; Un pourri coing Ne prise chose qu’elle fonde, Qui vuet que ses ouvrages fonde, En ce n’a pareil ne seconde. Ce nom li doing :
Si Fortune aime, c’est de loin ; elle fait toujours défaut au moment du besoin, et elle n’a souci de personne, vil ou noble. Et je l’atteste si perfide qu’elle porterait un faux témoignage pour acculer le meilleur ami qu’elle ait au monde. Elle écorche plus qu’elle ne tond, et abonde en méchante malice, au point de perdre son propre nourrisson ; pas même un coing pourri elle n’estime ce qu’elle a fondé, elle qui veut que son ouvrage s’effondre : en cela elle n’a ni pareille ni seconde. Je lui donne ce nom :
IV. Son nom, et la comparaison de la lune
« Lorde, borgne, fausse et enfrune. » De mal faire onques n’est geüne. Tout le mont ne prise une prune, Eins le demeinne A la samblance de la lune Qui ore est pleinne, clere et brune, Et fourme ne clarté nesune N’a en quinseinne, Fors tant que n’a mois ne semainne, Jour prefix, ne heure certeinne, Eins est sa venjance soudeinne ; Chose est commune, Car quant la personne est plus pleinne D’onneur, de richesse mondeinne, De son tour a niant la meinne. Tele est Fortune.
« Sale, borgne, fausse et vorace. » De mal faire elle n’est jamais à jeun. Elle n’estime le monde entier pas même une prune, mais elle le mène à la ressemblance de la lune, qui tantôt est pleine, claire, puis obscure, et qui n’a plus ni forme ni clarté aucune au bout d’une quinzaine, sinon que Fortune n’a ni mois ni semaine, ni jour fixé, ni heure certaine, mais que sa vengeance est soudaine ; c’est chose commune, car lorsque la personne est le plus comblée d’honneur et de richesse mondaine, d’un tour de roue elle la réduit à néant. Telle est Fortune.
V. Les deux seaux du puits, et la leçon de Boèce
Pren moy deus sëaus en un puis, Qu’assez bien comparer li puis : Li uns est pleins, li autres vuis ; Et se l’un monte, L’autre descent ; tout einsi truis Que Fortune par ses conduis Monte l’un, l’autre avale, et puis Rien n’i aconte A roy, a duc, a per, n’a conte : L’un donne honneur, et l’autre honte ; L’un desgrade ; l’autre seurmonte ; C’est ses deduis ; Tout orgueil amolie et donte. Mais Boëces si nous raconte Qu’on ne doit mie faire conte De ses anuis.
Prends-moi deux seaux dans un puits, car je puis fort bien l’y comparer : l’un est plein, l’autre vide ; et si l’un monte, l’autre descend ; c’est ainsi que je trouve que Fortune, par ses conduits, fait monter l’un, descendre l’autre, et puis ne tient aucun compte ni de roi, ni de duc, ni de pair, ni de comte : à l’un elle donne l’honneur, à l’autre la honte ; elle dégrade l’un, elle élève l’autre ; c’est là son divertissement ; tout orgueil, elle l’amollit et le dompte. Mais Boèce nous enseigne qu’on ne doit faire aucun cas des tourments qu’elle inflige.
VI. Plus savante que les maîtres : elle oint et pique
Fortune scet plus de pratique Que ne font maistre de fisique, De divinité, de logique, Et mendiant, Pour trouver une voie oblique ; Elle oint, elle point, elle pique, Elle fait a chascun la nique, En sousriant. L’un fait petit, l’autre fait grant ; L’un met arrier et l’autre avant ; Or rit, or pleure, or ne scet quant Elle aimme, si que Si attrait sont trop decevant. Riens ne tient qu’elle ait en couvent, Et, pour conclure, en trebuchant Toudis s’aplique.
Fortune en sait plus long en pratique que n’en savent les maîtres de médecine, de théologie, de logique, et les frères mendiants, pour trouver un chemin détourné ; elle oint, elle poind, elle pique, elle fait la nique à chacun, en souriant. Elle rabaisse l’un, élève l’autre ; met l’un en arrière et l’autre en avant ; tantôt rit, tantôt pleure, et l’on ne sait jamais quand elle aime, si bien que ses attraits sont par trop trompeurs. Elle ne tient rien de ce qu’elle a promis et, pour conclure, elle s’emploie toujours à faire trébucher.
VII. Le songe de Nabuchodonosor : la statue
Nabugodonosor figure Qu’il vit en songe une estature Grande et haute, qui la figure Horrible avoit, Et la teste d’or riche et pure, Les bras, le pis d’argenteüre, Ventre, cuisses de la faiture D’arein portoit, James de fer sus qu’elle estoit, Des piez l’une part fer estoit, L’autre terre. Et encor vëoit Que d’aventure Une pierre sans main venoit Qui parmi les piez la feroit, Si qu’en pourre la craventoit Et en ordure.
Le livre de Nabuchodonosor rapporte qu’il vit en songe une statue grande et haute, dont l’aspect était horrible ; elle avait la tête d’un or riche et pur, les bras et la poitrine d’argent, le ventre et les cuisses ouvragés d’airain, et se dressait sur des jambes de fer, les pieds étant pour une part de fer, pour l’autre d’argile. Et il voyait encore que d’aventure une pierre venait, sans main qui la lançât, qui la frappait au milieu des pieds, si bien qu’elle la fracassait en poussière et en ordure.
VIII. La statue, c’est Fortune : la tête d’or trompeuse
L’estature que ci propose Estre ne me samble autre chose Que Fortune qui ne repose Heure ne jour. La teste a d’or, se dire l’ose, Ou toute richesse est enclose, Ce samble aus musars qu’elle alose, Qui en errour Vivent tele qu’il n’est gringnour ; Qu’elle n’a pooir ne vigour De donner, fors peinne et labour. Retien et glose ; Car ses joies ne sont que plour, Et ses richesses glace en four. Pour ce fait cils trop le millour Qui s’i oppose.
La statue que je propose ici ne me semble être autre chose que Fortune, qui ne se repose ni une heure ni un jour. Elle a la tête d’or, si j’ose le dire, où toute richesse est enclose — du moins le croient les sots qu’elle abuse, eux qui vivent dans une erreur telle qu’il n’en est pas de plus grande ; car elle n’a ni pouvoir ni force de donner autre chose que peine et labeur. Retiens-le et médite-le ; car ses joies ne sont que pleurs, et ses richesses, glace dans un four. Aussi fait-il de beaucoup le mieux, celui qui s’y oppose.
IX. Ni la richesse ni la pauvreté ne donnent le repos
Car se tu yes en grant richesse, Jamais n’avras vraie leësse, Fors peinne, misere et tristesse, Et en doubtance Seras dou perdre, qui trop blesse, Ou l’ardeur aras et l’aspresse D’avarice qui est maistresse De pestilence. Et se tu gis en mendience, Tu n’avras mie pacience, Eins sera la main en balance D’estre larnesse. Si ne pris riens telle puissance Ou pais, seürté, souffissance N’a, fors doleur et meschëance, Pleur et destresse.
Car si tu es dans la grande richesse, jamais tu n’auras vraie liesse, mais peine, misère et tristesse, et tu vivras dans la crainte de la perdre, crainte qui blesse trop, ou bien tu auras l’ardeur et l’âpreté de l’avarice, qui est maîtresse de pestilence. Et si tu gis dans la mendicité, tu n’auras nulle patience, mais ta main sera toujours prête à devenir larronnesse. Aussi ne prisé-je en rien un tel pouvoir, où il n’y a ni paix, ni sûreté, ni contentement, mais seulement douleur et malheur, pleurs et détresse.
X. Bras et poitrine d’argent : l’éclat qui aveugle
Les bras et le pis a d’argent, Mais ce n’est que decevement, Car ce qu’il luisent clerement, Les yeus esbloe Et aveugle de mainte gent Cui elle promet largement, Et en son pis couvertement Traïson noe. D’un des bras les met sus sa roe Plus legierement qu’une aloe ; De l’autre les fiert en la joe Si fierement Qu’elle les trebuche en la boe, Et puis elle leur fait la moe. Einsi Fortune tous ceaus doe Qu’elle entreprent.
Elle a les bras et la poitrine d’argent, mais ce n’est que tromperie, car leur éclat brillant éblouit les yeux et aveugle bien des gens à qui elle fait de larges promesses, tandis qu’en sa poitrine, en secret, elle nourrit la trahison. D’un de ses bras elle les hisse sur sa roue, plus légèrement qu’une alouette ; de l’autre elle les frappe à la joue si violemment qu’elle les précipite dans la boue, et puis leur fait la moue. Ainsi Fortune dote tous ceux dont elle se saisit.
XI. Le ventre d’airain : la dégradation des métaux
Ventre et cuisses porte d’arein ; Mais c’est pour moustrer plus a plain A tous ceaus qui li sont prochain Qu’elle se change En pis. Ci vois tu le certain, Que d’or est son chief premerain, Après d’argent, nom pas d’estain. Di le voir : Men ge ? Or est d’arein vil et estrange. Certes, ce n’est mie bon change. Fols est qui a tels dons s’arrange, Ne tent sa main. Car par tel change elle se vange De ceaus qu’elle flate et losange, Et leur oste honneur et loange D’ui a demain.
Elle porte ventre et cuisses d’airain ; mais c’est pour montrer plus clairement à tous ceux qui l’approchent qu’elle change en pire. Tu en as ici la preuve certaine : sa tête, la première, est d’or, puis vient l’argent, et non l’étain. Dis la vérité : est-ce que je mens ? Vient ensuite l’airain, vil et grossier. Certes, ce n’est pas là un bon échange. Fou est qui s’accommode de tels dons et y tend la main. Car par un tel change elle se venge de ceux qu’elle flatte et cajole, et leur ôte honneur et louange du jour au lendemain.
XII. Jambes de fer, pieds d’argile : la fausse assise
Seur james de fer est assise, En moustrant que par nulle guise Tempeste, orage, vent de bise, Fait ne parole, Ne crient cils ou elle s’est mise. Mais c’est couverture et feintise, Car les piez a de terre glise Gliant et mole. Et quant sus pierre ne sus mole N’est fondée, fors seur frivole, Cils se honnist bien et affole Qui tant la prise Qu’il retient riens de son escole ; Qu’adès ses escoliers rigole Et partout leur meschief flajole Et les desprise.
Elle est assise sur des jambes de fer, montrant par là qu’en aucune façon tempête, orage, vent du nord, acte ni parole, ne sont à craindre là où elle s’est établie. Mais ce n’est que masque et feinte, car elle a les pieds d’une argile glissante et molle. Et puisqu’elle n’est fondée ni sur la pierre ni sur le roc, mais sur du vide, celui-là se déshonore et s’affole qui l’estime assez pour retenir quoi que ce soit de son école ; car elle se rit sans cesse de ses écoliers, claironne partout leur infortune et les méprise.
XIII. L’édifice bâti sur un mauvais fondement
Je ne tien pas celui pour kaut Qui vuet faire un ouvrage haut Seur fondement qui riens ne vaut, Sans grant damage. Car quant il est en plus grant saut D’ouvrer, li fondemens deffaut, Dont trebuchier et chëoir faut Tout le meinnage. Einsi Fortune, la sauvage, Quant elle a fait aucun ouvrage, Et on est en plus haut estage, Fait en tressaut Venir un vent et un orage D’aversité qui tout esrage, Fondement, comble et massonnage, D’un seul assaut.
Je ne tiens pas pour avisé celui qui veut élever un haut édifice sur un fondement qui ne vaut rien, sans grand dommage. Car lorsqu’il est au plus fort de l’ouvrage, le fondement cède, et il faut que s’écroule et s’effondre tout le bâtiment. Ainsi Fortune, la sauvage : quand elle a mené quelque ouvrage et qu’on est parvenu au plus haut étage, elle fait soudain venir un vent et un orage d’adversité qui emporte tout, fondation, comble et maçonnerie, d’un seul assaut.
XIV. Mille ruses, et rien à donner : les deux côtés
Fortune a plus de mil engiens, Pour penre et decevoir les siens ; Mais la dolente, elle n’a riens Que donner puist. Promettre assez puet de ses biens, Mais tu yes trop fols, se tu tiens Qu’il en y ait nul qui soit tiens. En sëant fuit ; Son droit lés est dous, l’autre cuit ; Le droit porte fleur, fueille et fruit, L’autre est desert, brehaingne et vuit Des biens terriens ; Le droit moult clerement reluit, L’autre samble a l’oscure nuit, Et mi partie est par deduit D’or et de fiens.
Fortune a plus de mille ruses pour prendre et tromper les siens ; mais la malheureuse n’a rien qu’elle puisse donner. Elle peut bien promettre de ses biens, mais tu es bien fou si tu crois qu’il en soit un seul qui soit à toi. Assise, elle fuit ; son côté droit est doux, l’autre brûle ; le droit porte fleur, feuille et fruit, l’autre est désert, stérile et vide de tout bien terrestre ; le droit reluit très clairement, l’autre ressemble à la nuit obscure, et elle est mi-partie, par jeu, d’or et de fumier.
XV. Définitions par oxymores (I) : amour haineux
Fortune est amour haïneuse, Bonneürté maleüreuse ; C’est largesse advaricieuse ; C’est orphenté ; C’est santé triste et dolereuse ; C’est richesse la soufferteuse ; C’est noblesse povre, honteuse, Sans loiauté ; C’est l’orguilleuse humilité ; C’est l’envieuse charité ; C’est perilleuse seürté ; Trop est douteuse ; C’est puissance en mendicité ; C’est repos en adversité ; C’est famine en cuer saoulé ; C’est joie ireuse.
Fortune est un amour haineux, un bonheur malheureux ; c’est une largesse avaricieuse ; c’est le dénuement de l’orphelin ; c’est une santé triste et douloureuse ; c’est la richesse besogneuse ; c’est une noblesse pauvre et honteuse, sans loyauté ; c’est l’orgueilleuse humilité ; c’est l’envieuse charité ; c’est la périlleuse sécurité ; elle est par trop redoutable ; c’est la puissance dans la mendicité ; c’est le repos dans l’adversité ; c’est la famine au cœur rassasié ; c’est la joie coléreuse.
XVI. Définitions par oxymores (II) : l’arbre d’inhumanité
C’est souffrance la rigoreuse ; C’est souffissance couvoiteuse ; C’est pais dolente et rioteuse ; C’est vanité ; C’est pacience dongereuse ; C’est diligence paresseuse ; C’est oubliance la soingneuse Contre amité ; C’est l’arbre d’inhumanité, Enraciné seur fausseté ; L’estoc est qu’en sa verité Soit mansongeuse ; Les fleurs sont de desloyauté, Et les feuilles d’iniquité, Mais li fruis est de povreté Dure et crueuse.
C’est la souffrance rigoureuse ; c’est le contentement convoiteux ; c’est une paix douloureuse et querelleuse ; c’est la vanité ; c’est la patience revêche ; c’est la diligence paresseuse ; c’est l’oubli soigneux dressé contre l’amitié ; c’est l’arbre d’inhumanité, enraciné dans la fausseté ; le tronc en est que, dans sa vérité même, elle est mensongère ; les fleurs sont de déloyauté, et les feuilles d’iniquité, mais le fruit est de pauvreté dure et cruelle.
XVII. Le portrait difforme : un œil rit, l’autre pleure
La teste a pelée a moitie ; D’un oueil rit, de l’autre larmie ; L’une joe a couleur de vie, L’autre est com morte ; S’une de ses mains t’est amie, L’autre t’iert mortel anemie ; Un piet a droit, l’autre clopie, La droite torte. Sa force est qu’en chëant est forte ; En desconfort se reconforte ; En riant meschëance aporte, Pleur et hachie ; En confortant se desconforte ; En foulant les siens entreporte ; En tous maus faire se deporte, Quoy que nuls die.
Elle a la tête à moitié chauve ; d’un œil elle rit, de l’autre elle pleure ; une joue a la couleur de la vie, l’autre est comme morte ; si l’une de ses mains t’est amie, l’autre te sera mortelle ennemie ; elle a un pied droit, l’autre boiteux, et le droit tordu. Sa force est d’être forte en tombant ; dans l’affliction elle se réconforte ; en riant elle apporte le malheur, les pleurs et le tourment ; en consolant elle désole ; elle emporte les siens en les foulant aux pieds ; à faire tout le mal elle prend son plaisir, quoi qu’on en dise.
XVIII. Au-dessus des empereurs, des papes et des rois : « Échec et mat ! »
Fortune est par dessus les drois ; Ses estatus fait et ses lois Seur empereurs, papes et rois, Que nuls debat N’i porroit mettre de ces trois, Tant fust fiers, orguilleus ou rois, Car Fortune tous leurs desrois Freint et abat. Bien est voirs qu’elle se debat Pour eaus avancier, et combat, Et leur preste honneur et estat Ne sai quens mois. Mais partout ou elle s’embat, De ses gieus telement s’esbat Qu’en veinquant dit : « Eschac et mat ! » De fiere vois.
Fortune est au-dessus de tous les droits ; elle fait ses statuts et ses lois sur les empereurs, les papes et les rois, sans qu’aucun des trois y puisse opposer la moindre contestation, si fier, si orgueilleux ou si raide fût-il, car Fortune brise et abat tous leurs emportements. Il est bien vrai qu’elle s’agite et lutte pour les élever, et leur prête honneur et rang je ne sais combien de mois. Mais partout où elle se jette, elle s’amuse tellement à ses jeux qu’en gagnant elle crie : « Échec et mat ! » d’une voix superbe.
XIX. Retour à soi : voilà ce qu’elle m’a fait
Einsi m’a fait, ce m’est avis, Fortune que ci vous devis. Car je soloie estre assevis De toute joie. Or m’a d’un seul tour si bas mis Qu’en grief plour est mué mon ris, Et que tous li biens est remis Qu’avoir soloie. Car la bele ou mes cuers s’ottroie, Que tant aim que plus ne porroie, Maintenant vëoir n’oseroie En mi le vis. Et se desir tant que la voie Que mes dolens cuers s’en desvoie, Pour ce ne say que faire doie, Tant sui despris.
Voilà ce que m’a fait, à mon avis, cette Fortune que je vous décris ici. Car j’avais coutume d’être comblé de toute joie. Or elle m’a, d’un seul tour, mis si bas que mon rire s’est changé en pleurs amers, et que s’est retiré tout le bien que j’avais coutume d’avoir. Car la belle à qui mon cœur se donne, que j’aime autant qu’il est possible d’aimer, je n’oserais maintenant la regarder en plein visage. Et je désire tant la voir que mon cœur dolent s’en égare ; aussi ne sais-je que faire, tant je suis désemparé.
XX. Apostrophe à Amour : c’est toi qui m’as fait faillir
Amours, Amours, ce m’as tu fait Qui m’as fait faire le meffait Qui toute ma joie deffait ! Car bien puis dire Que si estraingnis de ton trait Mon cuer, qu’on n’en eüst mot trait, S’avoir deüsse sans retrait Toute l’empire. Pourquoy me feïs tu eslire Dame pour qui mes cuers soupire Tant, qu’il ne congnoist joie d’ire, Et tout a fait Me vues pour s’amour desconfire ? Quant mon dolent cuer fais defrire Et fondre en amoureus martire, Est ce bien fait ?
Amour, Amour, c’est toi qui m’as fait cela, toi qui m’as fait commettre la faute qui défait toute ma joie ! Car je puis bien dire que de ton trait tu as si fort étreint mon cœur qu’on n’en eût pas tiré un mot, dussé-je posséder sans réserve l’empire tout entier. Pourquoi m’as-tu fait choisir une dame pour qui mon cœur soupire tant qu’il ne distingue plus la joie du chagrin, et pourquoi veux-tu absolument me défaire pour l’amour d’elle ? Quand tu fais brûler mon cœur dolent et fondre en martyre amoureux, est-ce là bien agir ?
XXI. Le prisonnier qu’on bat après sa reddition
Helas ! que me demandes tu ? Je t’aim de toute ma vertu. Or me hez et m’as abatu De haut en bas Et de tes verges si batu En ta chartre ou m’as embatu Que je me rens dessous l’escu Veincus et mas. Si fais trop mal, se tu me bas, Quant je me ren et que pris m’as, Car prisonnier on ne doit pas, S’on l’a vaincu, Batre ne ferir en nul cas, Eins doit on voloir son respas. Helas ! or me bas en tes las, Pris et rendu !
Hélas ! que me demandes-tu ? Je t’aime de toute ma force. Or tu me hais et m’as abattu de haut en bas, et tu m’as si bien battu de tes verges dans la prison où tu m’as jeté que je me rends, sous mon écu, vaincu et mat. Tu fais donc fort mal de me battre, quand je me rends et que tu m’as pris, car un prisonnier, on ne doit pas, dès lors qu’on l’a vaincu, le battre ni le frapper en aucun cas, mais on doit vouloir son rétablissement. Hélas ! et me voici battu dans tes rets, pris et rendu !
XXII. Ce n’est pas à ton honneur : la crainte d’avoir fâché la dame
Ce n’est pas ton honneur, ce croy, Quant je te ser en tele foy Qu’humblement a morir m’ottroy, Se c’est tes grez, Pour ma dame que plus ne voy. Car doubte ay, dont je me marvoy, Que ses gentis cuers envers moy Ne soit irez. Dont je sui trop mal atournez, Tristes, pensis, desconfortez, Quant tous mes biens as destournez, Ne say pourquoy. S’en est mes vis descoulourez Et mes cuers de plours saoulez, De griés souspirs entremeslez, Et tout par toy.
Ce n’est pas à ton honneur, je crois, quand je te sers avec une telle foi que j’accepte humblement de mourir, si tel est ton bon plaisir, pour ma dame que je ne vois plus. Car j’ai peur, et j’en perds le sens, que son noble cœur ne soit irrité contre moi. Aussi suis-je bien mal en point, triste, pensif, désolé, puisque tu as détourné tous mes biens, je ne sais pourquoi. Mon visage en est décoloré et mon cœur rassasié de pleurs entremêlés de lourds soupirs, et tout cela par toi.
XXIII. Excuse : devant sa beauté, les sens défaillent
Nompourquant pas ne m’en merveil, Quant le regart de son dous oueil Et son cler vis blanc et vermeil Qui resplendist De biauté plus qu’or en soleil Et son corps gent qui n’a pareil De douceur, de cointe appareil Vers moy guenchist, Se mes regars s’en esbloïst, Se la parole m’en tarist, Se ma vigour en amenrist. Car par ton vueil Nature en moy s’en esbahist Et mes sens s’en esvanuïst, Dont li cuers me tramble et fremist. De ce me dueil.
Pourtant je ne m’en étonne pas : quand le regard de son doux œil, et son clair visage blanc et vermeil qui resplendit de beauté plus que l’or au soleil, et son corps gracieux, qui n’a pas son pareil en douceur ni en élégante parure, se tournent vers moi, si mon regard s’en éblouit, si la parole me manque, si ma vigueur en diminue — car par ta volonté la nature en moi s’effare et mes sens s’évanouissent, si bien que le cœur me tremble et frémit. C’est de cela que je me plains.
XXIV. Les cinq sens matés par la clarté de son visage
Einsi sa parfaite biauté, Fresche et douce com fleur d’esté, Et la mervilleuse clarté De son viaire Dont je me vi enluminé, Le ray de son oueil que plus n’é, Mes cinc sens orent tost maté ; Plus n’en pos faire. Helas ! s’en ay tant de contraire Que je ne say quele part traire, N’en moy joie plus ne repaire, Ne gaieté. Car pour ce que j’aim sans meffaire, Tu me vues de tous poins deffaire, Se la trés douce debonnaire N’en a pité.
Ainsi sa parfaite beauté, fraîche et douce comme fleur d’été, et la merveilleuse clarté de son visage, dont je me vis illuminé, le rayon de son œil que je n’ai plus, eurent tôt fait de mater mes cinq sens ; je n’en pus faire davantage. Hélas ! j’en ai tant de contrariété que je ne sais de quel côté me tourner, et qu’en moi ne revient plus ni joie ni gaieté. Car parce que j’aime sans mal faire, tu veux me défaire de tout point, si la très douce et bienveillante n’en a pitié.
XXV. Prière à Amour d’intercéder
En toy en est, bien t’en couveingne, Car je sui tiens, comment qu’il prengne. Mais je te pri qu’il te souveingne Comment je port En mon cuer l’amoureuse enseigne Dou mal d’amours qui me mehaigne, Et qu’il n’est lieu dont il me veingne Aucun confort. Et se ma dame est en acort De moy grever, je te pri fort Que tu li moustres qu’elle a tort Et qu’elle teingne Tant de moy que, s’elle s’amort A moy grever, elle m’a mort, Et qu’elle est ma vie et ma mort, Que qu’il aveingne.
Il ne tient qu’à toi : prends-y bien garde, car je suis tien, quoi qu’il advienne. Mais je te prie qu’il te souvienne comment je porte en mon cœur l’enseigne amoureuse du mal d’amour qui m’estropie, et qu’il n’est nul lieu d’où me vienne quelque réconfort. Et si ma dame est décidée à m’accabler, je t’en prie instamment, montre-lui qu’elle a tort, et qu’elle tienne assez compte de moi pour savoir que, si elle s’acharne à m’accabler, elle m’a tué, et qu’elle est ma vie et ma mort, quoi qu’il advienne.
XXVI. Renoncer est impossible : pas même Sénèque
Je n’i say autre conseil mestre, Se je ne vueil l’amer demestre. Mais c’est chose qui ne puet estre, Car sans mentir, Se tous ceaus que Dieus a fait nestre Estoient tout aussi grant mestre Com Seneques d’art et de lettre, Li deguerpir Ne me feroient pour morir, Car seur toutes l’aim et desir. C’est celle ou sont tuit mi plaisir ; C’est ma main destre ; C’est celle qui me puet garir Et faire en joie revenir, Se de son regart mon desir Deingnoit repestre.
Je n’y sais mettre d’autre remède, à moins de vouloir renoncer à l’aimer. Mais c’est chose qui ne peut être, car, sans mentir, si tous ceux que Dieu a fait naître étaient d’aussi grands maîtres que Sénèque en art et en savoir, ils ne me la feraient pas abandonner, dussé-je en mourir, car je l’aime et la désire par-dessus toutes. C’est en elle que sont tous mes plaisirs ; c’est ma main droite ; c’est celle qui peut me guérir et me ramener à la joie, si de son regard elle daignait repaître mon désir.
XXVII. Le départ sans congé : la faute irréparable
Las ! dolens ! or ne m’ose attendre Qu’envers moy fust jamais si tendre Qu’elle seur moy deingnast descendre Son dous regart ; Car tu me feïs tant mesprendre, De moy partir sans congié prendre Et sans nulle autre raison rendre, Que tempre et tart Me fait ce dolereus depart Pleindre, plourer, et par son art Fait de cent mil a meins dou quart Mon espoir mendre ; Dont je morray, se Dieus me gart, S’elle par toy ne me depart De ses douceurs aucune part Pour moy deffendre.
Hélas ! malheureux ! je n’ose plus espérer qu’elle soit jamais assez tendre envers moi pour daigner abaisser sur moi son doux regard ; car tu m’as fait commettre une telle faute, en partant sans prendre congé et sans donner la moindre raison, que du matin au soir ce douloureux départ me fait me plaindre et pleurer, et par son art réduit mon espoir de cent mille à moins du quart ; aussi en mourrai-je, Dieu me garde, si par toi elle ne me fait part de quelque peu de ses douceurs pour me défendre.
XXVIII. L’espérance sans fondement : la rente que paie Amour
Car mes dolens cuers tant s’esmaie, Pour ce que m’esperence vraie N’est pas, qu’il n’est joie que j’aie. Ce me tourmente ; Ce me fait meinte mortel plaie ; Ce me confont ; ce me deplaie ; Si qu’il n’est maus que je ne traie Qu’autre amis sente. Car m’amour donnay en jouvente, Cuer, corps, ame, vie et entente, A ma trés douce dame gente, Plaisant et gaie. Las ! or langui en grief attente Et vif en pensée dolente : C’est le guerredon, c’est la rente Qu’Amours me paie.
Car mon cœur dolent s’effraie tant, parce que mon espérance n’est pas fondée, qu’il n’est plus de joie pour moi. Cela me tourmente ; cela me fait mainte plaie mortelle ; cela me confond, cela me déchire ; si bien qu’il n’est mal que je n’endure de tous ceux qu’un autre amant peut sentir. Car j’ai donné mon amour dans ma jeunesse, cœur, corps, âme, vie et pensée, à ma très douce et noble dame, plaisante et gaie. Hélas ! me voici languissant dans une pénible attente et vivant dans une pensée douloureuse : voilà la récompense, voilà la rente qu’Amour me paie.
XXIX. Amour, mon chef, me foule aux pieds
Amours, ce n’est mie raison De moy donner tristece en don En lieu de joieus guerredon, Eins est pechiez, Quant je suis sans condition Tous mis en ta subjection. Or me mès a destruction Et entrepiez Qui deüsses estre mes chiés, Et par toy m’est li dez changiez, Et par toy de joie essilliez Sans occoison Sui et de ma dame eslongiez. Mais s’auques einsi dure m’iez Confort n’espoir de mes meschiés, Ne garison.
Amour, il n’est pas raisonnable de me donner la tristesse en présent au lieu d’une joyeuse récompense ; c’est même un péché, alors que je suis, sans condition, tout entier soumis à ton pouvoir. Or tu me livres à la destruction et me foules aux pieds, toi qui devrais être mon chef ; et par toi le dé a tourné contre moi, et par toi je suis banni de la joie sans raison aucune, et éloigné de ma dame. Mais si tu restes tant soit peu si dur envers moi, je n’aurai dans mes malheurs ni réconfort, ni espoir, ni guérison.
XXX. Espérance se retire, Fol Espoir survient : maté dans l’angle
Et quant Esperence ne joint A mon cuer, einsois s’en desjoint, Se Fol Espoir a li se joint, N’est pas merveille, Puis que tu fais si mal a point Que tu m’as maté et empoint Par ton meffait en l’angle point, Vueille ou ne vueille. La n’est il biens que je recueille ; La mon vis de larmes se mueille ; La n’est il riens qui me conseille, Ne qui me doint Confort dou mal qui me traveille ; La sens je doleur nom pareille ; La Pitez dort ; la Desirs veille Qui trop me point.
Et puisque Espérance ne s’unit pas à mon cœur, mais s’en détache, s’il advient que Fol Espoir s’y joigne, ce n’est pas merveille, puisque tu agis si mal à propos que tu m’as maté et poussé, par ton méfait, dans le coin de l’échiquier, que je le veuille ou non. Là, il n’est aucun bien que je recueille ; là, mon visage se mouille de larmes ; là, il n’est rien qui me conseille, ni qui me donne réconfort du mal qui me tourmente ; là, je sens une douleur sans pareille ; là, Pitié dort ; là, Désir veille, qui trop me point.
XXXI. Pire qu’en fièvre continue : le serment de renoncer à la joie
La suis je pis qu’en continue ; La sens je doleur qui m’argue ; La tramble mes cuers et tressue ; La m’asseür Que m’esperence est esperdue, Se la grief doleur continue Qui tant s’est en mon cuer tenue Que bon eür N’arai jamais ; et se j’en jur, Dieus scet que je ne m’en parjur. Pour ce toute joie forjur, Qu’estre perdue Doit en moy, quant j’aim de cuer pur ; Et tous adès me sont plus dur Li mal que pour ma dame endur : Ce me partue.
Là, je suis plus mal qu’en fièvre continue ; là, je sens la douleur qui me harcèle ; là, mon cœur tremble et transpire ; là, j’acquiers la certitude que mon espérance est perdue, si se prolonge la lourde douleur qui s’est si bien installée en mon cœur que jamais je n’aurai de bonheur ; et si je le jure, Dieu sait que je ne me parjure point. Aussi je renonce à toute joie, car elle doit être perdue en moi, puisque j’aime d’un cœur pur ; et me sont toujours plus durs les maux que j’endure pour ma dame : cela m’achève.
XXXII. Désir, chien de chasse qui traque l’amant
Las ! dolens ! c’est ce qui efface En moy d’esperence la grace ; C’est ce qui a la mort me chace Et fait penser Qu’ensement comme uns chiens de chace Après sa beste fuit et chace Et la sieut partout a la trace Pour li tuer, Einsi Desirs de saouler Mes fols yeus d’assez remirer De la bele et bonne sans per La douce face Me berse et chasse sans cesser Et me cuide a la mort mener. Mais humblement vueil endurer Quoy qu’il me face.
Hélas ! malheureux ! c’est là ce qui efface en moi la grâce de l’espérance ; c’est ce qui me pousse vers la mort et me fait penser que, tout comme un chien de chasse court et poursuit sa bête et la suit partout à la trace pour la tuer, ainsi Désir, pour rassasier mes yeux fous à contempler tout leur soûl de la belle et bonne sans pareille le doux visage, me traque et me chasse sans cesse et croit me mener à la mort. Mais je veux endurer humblement quoi qu’il me fasse.
XXXIII. Loyauté : secours ou bourreau ?
Mais il n’a pas si grant pooir De moy faire doleur avoir, Com j’ay bon cuer dou recevoir. Or y parra : Se pour ce que j’ay povre espoir De ma douce dame vëoir Et qu’Amours m’a en nonchaloir, Qu’il me fera ? M’ocira il ? Il ne porra, Car ma loiauté m’aidera. Qu’ai je dit ? Einsois me sera Contraire, espoir. Car puisqu’Amours me grevera Et Fortune qui honni m’a, Ma grant loiauté m’ocira, Si com j’espoir.
Mais il n’a pas un aussi grand pouvoir de me faire souffrir que je n’ai bon cœur à le supporter. On va bien le voir : si, parce que j’ai peu d’espoir de voir ma douce dame et qu’Amour me tient pour rien, que me fera-t-il ? Me tuera-t-il ? Il ne le pourra, car ma loyauté m’aidera. Qu’ai-je dit ? Elle me sera plutôt contraire, je le crains. Car puisque Amour m’accablera, et Fortune, qui m’a couvert de honte, ma grande loyauté me tuera, à ce que je crois.
XXXIV. Le cœur qui ne peut se taire, la plainte qui n’allège rien
Car mes cuers ne se porroit feindre D’amer ma dame ne refreindre ; Einsois est toudis l’amour greindre Qui en moy maint, Ne riens ne la porroit esteindre ; Car quant elle me fait plus teindre, Dementer, gemir et compleindre, Tant plus m’enseint. J’ay oï recorder a meint Que quant uns malades se pleint, Que sa doleur fait de son pleint Un po remeindre. Las ! et c’est ce qui mon cuer teint ; C’est ce qui plus griefment l’ateint ; C’est ce qui tout mon bien esteint, Sans joie ateindre,
Car mon cœur ne saurait feindre d’aimer ma dame, ni s’en retenir ; au contraire, l’amour qui demeure en moi est toujours plus grand, et rien ne saurait l’éteindre ; car plus il me fait pâlir, me lamenter, gémir et me plaindre, plus il m’enlace. J’ai entendu bien des gens rapporter que lorsqu’un malade se plaint, sa plainte fait un peu diminuer sa douleur. Hélas ! et c’est là ce qui décolore mon cœur ; c’est ce qui l’atteint le plus gravement ; c’est ce qui éteint tout mon bien, sans que j’atteigne la joie :
XXXV. Elle ignore tout : « Tuerez-vous votre ami ? »
Pour ce que riens de ma pensée Ne scet ma dame desirée, Seur toute creature amée Dou cuer de mi, Ne la trés dure destinée Qui m’est pour li amer donnée, Et comment s’amour embrasée Est tout en mi Mon cuer qui est siens sans demi, Ne comment je pleure et gemi Souvent pour s’amour et fremi, Qui enflamée Est en moy, dont je di : « Aymi ! Occirez vous dont vostre ami Entre les mains son annemi, Dame honnourée ? »
c’est que de ma pensée elle ne sait rien, ma dame désirée, aimée par-dessus toute créature du fond de mon cœur ; ni la très dure destinée qui m’échoit pour l’avoir aimée, ni comment son amour embrasé est tout entier au milieu de mon cœur, qui est sien sans partage, ni comment je pleure et gémis souvent pour cet amour, et frémis, lui qui brûle, enflammé en moi, si bien que je dis : « Hélas ! Tuerez-vous donc votre ami entre les mains de son ennemi, dame honorée ? »
XXXVI. Désir sans remède, sinon la dame : rendre l’âme
C’est de Desir qui mon cuer flame Et point de si diverse flame, Qu’en monde n’a homme ne fame Qui medecine Y sceüst, se ce n’est ma dame, Qui l’art, qui l’esprent, qui l’enflame Et bruïst d’amoureuse flame, N’elle ne fine. Fortune est sa dure voisine, Et Amours l’assaut et le mine, Dont morir cuit en brief termine Sans autre blasme. Mais s’einsi ma vie define, A ma dame qu’aim d’amour fine, Les mains jointes, la chiere encline, Vueil rendre l’ame.
C’est l’œuvre de Désir, qui enflamme mon cœur et le point d’une flamme si étrange qu’il n’est au monde homme ni femme qui y saurait trouver remède, sinon ma dame, qui le brûle, qui l’embrase, qui l’enflamme et le consume d’une flamme amoureuse, sans jamais s’arrêter. Fortune est sa dure voisine, et Amour l’assaille et le mine, si bien que je pense mourir à bref délai, sans autre reproche. Mais si ma vie doit ainsi prendre fin, c’est à ma dame, que j’aime d’un pur amour, les mains jointes, la tête inclinée, que je veux rendre l’âme.
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Joye, plaisance, et douce nourreture

Chant royal · Espérance console l’amant
Joye, plaisance, et douce nourreture, Vie d’onneur prennent maint et en amer ; Et plusseurs sont qui n’i ont fors pointure, Doulour, ardour, plour, tristesse, et amer. Ce dient ; mais acorder Ne me puis, qu’en la sousfrance D’Amours ait nulle grevance, Car tout ce qui vient de li Plaist a cuer d’ami ;
Joie, plaisir et douce nourriture, la vie d’honneur prennent souvent et en amour ; et beaucoup de gens n’en connaissent que la pointe, la douleur, l’ardeur, les pleurs, la tristesse et l’amertume. Certains disent cela, mais je ne puis l’accorder : dans la souffrance d’Amours, il n’y a pas de grief, car tout ce qui vient d’elle plaît au cœur de l’amant.
Car vraye Amour en cuer d’amant figure Tres dous Espoir et gracïeus Penser ; Espoir atrait Joie et Bonne Adventure ; Dous Penser fait Plaisance en cuer entrer. Si ne doit plus demander Cilz qui a bonne Esperance, Doulz Penser, Joye, et Plaisance ; Car qui plus requiert, je di Qu’Amours l’a guerpi.
Car le vrai Amour, dans le cœur de l’amant, forme un très doux Espoir et une pensée gracieuse ; l’Espoir attire joie et bonne aventure, la douce pensée fait entrer le plaisir dans le cœur. Ainsi, celui qui possède cette bonne Espérance n’a plus besoin de chercher douce pensée, joie et plaisir ; car qui demande plus, je dis qu’Amours l’a déjà récompensé.
Dont cilz qui vit de si douce pasture Vie d’onnour puet bien et doit mener, Car de tous biens a a comble mesure, Plus qu’autres cuers n’en saroit desirer ; Ne d’autre merci rouver N’a desir, cuer, ne beance, Pour ce qu’il a Souffissance ; Ne je ne sçay nommer cy Nulle autre merci.
Ainsi celui qui vit de ce doux pâturage peut et doit bien mener une vie d’honneur, car il a tous les biens en pleine mesure, plus qu’aucun autre cœur ne pourrait désirer ; et il n’a besoin de rien d’autre, ni de faveur, ni de grâce, ni de complaisance, car il possède la Souffrance, qui suffit à tout. Et je ne sais nommer ici aucune autre grâce.
Mais ceulz qui sont en tristresse, en ardure, En plours, en plains, en doulour sans cesser, Et qui dient qu’Amours leur est si dure Qu’il ne peuent sans morir plus durer, Je ne puis ymaginer Qu’il aiment sans decevance Et qu’en euls trop ne s’avance Desirs. Pour ce sont ainssi, Qu’il l’ont deservi ;
Mais ceux qui sont dans la tristesse, dans la brûlure, dans les pleurs, dans les plaintes, dans une douleur sans fin, et qui disent qu’Amour leur est si dur qu’ils ne peuvent plus durer sans en mourir, je ne puis imaginer qu’ils aiment sans tromperie, ni que Désir ne prenne pas en eux trop d’avance. S’ils sont ainsi, c’est qu’ils l’ont mérité.
Qu’Amours, qui est de si noble nature Qu’elle scet bien qui aimme sans fausser, Scet bien paier as amans leur droiture : C’est les loyaus de joye saouler Et d’eaus fair savourer Ses douçours en habondance ; Et les mauvais par sentence Sont com traïtres failli De sa court bani.
Car Amours, de si noble nature, qui sait bien qui aime sans fausseté, sait bien récompenser les amants loyaux : les loyaux se rassasient de joie et savourent abondamment les douceurs qu’Amours envoie ; et les mauvais, par jugement, sont bannis de sa cour comme des traîtres.
L’envoy Amours, je sçay sans doubtance Qu’a .c. doubles as meri Ceuls qui t’ont servi.
L’envoy : Amours, je sais sans aucun doute qu’à cent doubles mérites seront récompensés ceux qui t’ont servi.
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En amer a douce vie

Baladelle · seconde pièce du discours d’Espérance
En amer a douce vie Et jolie, Qui bien la scet maintenir, Car tant plaist la maladie Quant norrie Est en amoureus desir, Que l’amant fait esbaudir Et querir Comment elle mouteplie. C’est doulz mauls a soustenir, Qu’esjoïr Fait cuer d’ami et d’amie ;
En amour, la vie est douce et jolie, pour celui qui sait bien la maintenir. Car la maladie plaît tant lorsqu’elle est nourrie par le désir amoureux, que l’amant se réjouit et cherche à comprendre comment elle se multiplie. C’est une douce souffrance à supporter, qui fait la joie du cœur de l’amant et de l’amante.
Qu’Amours par sa signourie Humelie L’amoureus cuer a souffrir, Et par sa noble maistrie Le mestrie, Si qu’il ne puet riens sentir, Que tout au goust de joïr Par plaisir Ne prengne, je n’en doubt mie. Ainssi saouls de merir, Sans merir, Fait cuer d’ami et d’amie.
Car Amours, par sa seigneurie, humilie le cœur amoureux pour le faire souffrir, et par sa noble maîtrise le dompte, si bien qu’il ne peut rien ressentir que tout au goût de la joie et du plaisir, je n’en doute pas. Ainsi rassasié sans se lasser, Amours fait le cœur de l’amant et de l’amante.
Si doit bien estre cherie Et servie, Quant elle puet assevir Chascun qui li rueve ou prïe De s’aïe, Sans son tresor amenrir. De la mort puet garantir Et garir Cuer qui de santé mendie ; De souffissance enrichir Et franchir Fait cuer d’ami et d’amie.
Elle doit être bien chérie et servie, lorsqu’elle peut satisfaire chacun qui la cherche ou la prie de l’aider, sans diminuer son trésor. Elle peut protéger de la mort et guérir le cœur qui manque de santé ; elle enrichit de souffrance et libère le cœur de l’amant et de l’amante.
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Dame, de qui toute ma joie vient

Ballade · à deux voix, à quatre selon les manuscrits · composée en chemin vers la dame
Dame, de qui toute ma joie vient, Je ne vous puis trop amer, ne cherir, N’assés loer, si com il apertient Servir, doubter, honnourer, n’obeïr ; Car le gracïeus Espoir, Douce dame, que j’ay de vous veoir, Me fait .c. foys plus de bien et de joye Qu’en cent mil ans desservir ne porroie.
Dame, de qui toute ma joie vient, je ne puis vous aimer ou chérir assez, ni vous louer comme il convient de servir, craindre, honorer et obéir. Car le gracieux Espoir, douce dame, que j’ai de vous voir, me fait cent fois plus de bien et de joie qu’en cent mille ans je ne pourrais le mériter.
Cilz dous Espoirs en vie me soustient Et me norrist en amoureus desir, Et dedens moy met tout ce qui couvient Pour conforter mon cuer et resjoïr ; N’il ne s’en part main ne soir, Ainçoys me fait doucement recevoir Plus des douls biens qu’Amours as siens envoie Qu’en .c. mil ans deservir ne porroie.
Ces doux Espoirs me soutiennent dans la vie et nourrissent mon désir amoureux, et mettent en moi tout ce qui est nécessaire pour réconforter mon cœur et réjouir mon esprit ; ils ne me quittent ni jour ni nuit, mais me font recevoir doucement les doux biens qu’Amours envoie à ses élus, plus qu’en cent mille ans je ne pourrais le mériter.
Et quant Espoir qui en mon cuer se tient Fait dedens moy si grant joie venir Lointains de vous, ma dame, s’il avient Que vo beauté voie que moult desir, Ma joye, si com j’espoir, Ymaginer, penser, ne concevoir Ne porroit nuls, car trop plus en aroie Qu’en cent mil ans deservir ne porroie.
Et quand l’Espoir qui habite mon cœur fait naître en moi une si grande joie, loin de vous, ma dame, s’il arrive que je voie votre beauté, que je désire tant, ma joie, comme mon Espoir, ne pourrait être imaginée ou comprise par aucun, car elle serait plus grande qu’en cent mille ans je ne pourrais la mériter.
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Dame, a vous sans retollir

Chanson baladée (virelai) · chantée pour la danse, chez la dame
Dame, a vous sans retollir Doins cuer, pensee, desir, Corps, et amour, Comme a toute la millour Qu’on puist choysir, Ne qui vivre ne morir Puist a ce jour.
Dame, à vous sans détour je donne cœur, pensée, désir, corps et amour, comme à la meilleure de toutes qu’on pourrait choisir, et qui peut vivre ou mourir ce jour-là.
Si ne me doit a folour Tourner, se je vous aour, Car sans mentir, Bonté passez en valour, Toute fleur en douce oudour Que on puet sentir. Vostre beauté fait tarir Toute autre et anïentir, Et vo douçour Passe tout ; rose en coulour Vous doy tenir, Et vos regars puet garir Toute doulour.
Ainsi je ne dois pas, par folie, m’éloigner de vous, car je vous aime ; car sans mentir, la bonté dépasse la valeur, toute fleur de douce odeur que l’on peut sentir. Votre beauté fait disparaître toute autre et anéantit, et votre douceur surpasse tout ; rose en couleur, je dois vous tenir, et vos regards peuvent guérir toute douleur.
Dame, a vous sans retollir...
Dame, à vous sans détour...
Pour ce, dame, je m’atour De trestoute ma vigour A vous servir, Et met, sans nul vilain tour, Mon cuer, ma vie et m’onnour En vo plaisir. Et se Pitiés consentir Vueut que me daigniez oïr En ma clamour, Je ne quier de mon labour Autre merir, Qu’il ne me porroit venir Joye greigneur.
Pour cela, dame, je me consacre tout entier à vous servir, et mets, sans aucune ruse, mon cœur, ma vie et mon honneur à votre plaisir. Et si la Pitié consent que vous daigniez m’écouter dans ma plainte, je ne cherche de ma peine aucun autre mérite qu’il ne me vienne plus grande joie.
Dame, a vous sans retollir...
Dame, à vous sans détour...
Dame, ou sont tuit mi retour, Souvent m’estuet en destour Plaindre et gemir, Et, present vous, descoulour Quant vous ne savez l’ardour Qu’ai a sousfrir Pour vous qu’aim tant et desir, Que plus ne le puis couvrir. Et se tenrour N’en avez, en grant tristour M’estuet fenir. Nonpourquant dusqu’a mourir Vostre demour.
Dame, où sont tous mes retours ? Souvent je dois, en détresse, plaintes et gémissements adresser, et devant vous, je me sens décoloré quand vous ignorez l’ardeur que j’ai à souffrir pour vous que j’aime tant et désire, que je ne puis la cacher plus. Et si vous n’avez aucune tendresse, en grande tristesse je dois finir. Néanmoins, jusqu’à la mort, je demeure vôtre.
Dame, a vous sans retollir...
Dame, à vous sans détour...
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Dame, mon cuer en vous remaint

Rondelet · la dernière et la plus brève des sept formes

comment la dame et l’amant changent d’aniaus · comment l’amant s’en va chantant

Dame, mon cuer en vous remaint, Comment que de vous me departe. Par fine amour qui en moy maint, Dame, mon cuer en vous remaint. Or pri Dieu que li vostres m’aint, Sans ce qu’en nulle autre amour parte. Dame, mon cuer en vous remaint, Comment que de vous me departe.
Dame, mon cœur en vous demeure, même si je me sépare de vous. Par le pur amour qui en moi persiste, dame, mon cœur en vous demeure. Je prie maintenant Dieu que le vôtre m’aime, sans que je parte pour aucun autre amour. Dame, mon cœur en vous demeure, même si je me sépare de vous.