↑ programme
Qui n’aroit autre deport
Lai · 250 vers en douze strophes · les titres de strophe sont éditoriaux
comment l’amant fait du lay de son sentement
I. Penser, Souvenir et Espoir suffisent
Que n’aroit autre deport
En amer
Fors Doulz Penser
Et Souvenir
Aveuc l’Espoir de joïr,
S’aroit il tort
Se le port
D’autre confort
Voloit rouver ;
Quar pour (i) cuer saouler
Et soustenir,
Plus querir
Ne doit merir
Qui aime fort.
Encor y a maint ressort :
Remembrer,
Ymaginer,
En dous plaisir
Sa dame veoir, oÿr,
Son gentil port,
Le recort
Dou bien qui sort
De son parler
Et de son douls regarder,
Dont l’entrouvrir
Puet garir
Et garantir
Amant de mort.
Celui qui n’aurait,
en amour,
pour seul divertissement
que la douce pensée et le souvenir
accompagnés de l’espoir
de jouir un jour du bonheur,
aurait-il tort
s’il cherchait
un autre réconfort ?
Car pour rassasier
et soutenir son cœur,
celui qui aime profondément
ne doit pas
désirer davantage.
Il y a encore bien d’autres ressources :
se rappeler,
imaginer
avec douceur
voir et entendre sa dame,
se souvenir
du bien qui jaillit
de ses paroles
et de son doux regard.
Car le simple fait
d’entrouvrir ce souvenir
peut guérir
et préserver
l’amant de la mort.
II. Qui demande davantage triche
Et qui vourroit plus souhaidier –
Je n’os cuidier
Si fol cuidier
Que cilz aime de cuer entier
Qui de tiels biens n’a souffissanche ;
Quar qui plus quiert, il veult trichier,
S’Amours tant chier
L’a que fichier
Deigne par l’oel de son archier
En son cuer d’eaus la cognoissanche.
Car on ne les puet esprisier,
Ne trop prisier,
Quant de legier
Pueent de tous maulz alegier,
Et faire par leur grant poissanche
Un cuer navré sain et legier,
Sans nul dangier,
Et eslongier
De mal, et de joie aprouchier,
Seulement de leur remembranche.
Et qui voudrait souhaiter davantage —
je n’oserais croire
qu’un homme soit assez fou
pour aimer de tout son cœur
et ne pas se contenter de tels biens.
Car celui qui désire plus veut tricher ;
si Amour l’a touché si chèrement
qu’il a planté
par l’œil de son archer
la connaissance d’elle dans son cœur,
on ne peut ni mépriser
ni trop estimer ces biens,
puisqu’ils peuvent aisément
soulager tous les maux
et, par leur grande puissance,
rendre sain et léger
un cœur blessé,
éloigner le mal
et rapprocher la joie,
par le seul pouvoir du souvenir.
III. Douce Pensée enclose dans le cœur
Et pour ce engendree
S’est Douche Pensee
En mon cuer et enfremee,
Qu’adez me souvient
De la desiree,
Dont ma joie est nee
Et l’esperance doublee
Qui de li me vient.
S’en ert honnouree,
Servie, loee,
Crainte, obeïe, et amee,
Faire le couvient ;
Car si li aggree,
J’arai destinee
Bonne ou mort desesperee ;
Dou tout a li tient.
C’est pourquoi est née
en mon cœur
la Douce Pensée,
et elle y demeure enfermée ;
car toujours je me souviens
de celle que je désire,
d’où est née ma joie
et d’où vient l’espérance redoublée.
Elle sera honorée,
servie, louée,
crainte, obéie et aimée —
il le faut.
Car si elle m’est favorable,
j’aurai belle destinée ;
sinon, ce sera une mort désespérée.
Tout dépend d’elle.
IV. Le maintien et la voix de la dame
Mais tant je voy
Le tres bel arroy
Simple et quoy,
Sans desroy,
De son corps, le gay,
Et que je l’oy
Parler sans effroy,
Par ma foy
Si m’esjoy
Que toute joye ay.
Faire le doy,
Se je l’aim et croy ;
Car en moy
Joye en croy,
Pour ce mon cuer vray
Remaint en soy,
Dont tel bien rechoy
Que puis n’oy
Greif anoy
Que je l’enamay.
Quand je contemple
l’ordonnance très belle,
simple et paisible,
sans désordre,
de son corps gracieux,
quand je l’entends
parler sans crainte,
par ma foi,
je me réjouis
comme si j’avais toute la joie du monde.
Je dois le faire,
si je l’aime et crois en elle ;
car en moi
la joie grandit,
et mon cœur sincère
demeure en paix.
Je reçois d’elle un tel bien
qu’aucune peine
ne m’atteint plus
du moment que je l’aime.
V. Désir adouci par le regard riant
Et se par Desir recueil
Aucun grief, pas ne m’en dueill,
Quar son tres dous riant oeil
Tout adouchist
Le grief qui de Desir ist ;
Si me plaist et abelist
Tant que au porter me delit,
Plus que ne sueil,
Pour sa beauté sans orgueil
Qui toutes passe, a mon vueul,
Et pour son tres Bel Accueil
Qui tousdit rit ;
Si qu’en plaisance norrist
Mon cuer et tant m’enrichist
Qu’einssi vivre me sousfist,
Ne plus ne vueult ;
Et si, par le Désir, je recueille
quelque peine, je ne m’en afflige pas ;
car son très doux œil souriant
adoucit tout
le mal qui naît du désir.
Il me plaît et m’embellit tant
que je me réjouis de le porter,
plus qu’à l’ordinaire,
à cause de sa beauté sans orgueil
qui, à mes yeux, surpasse toutes les autres,
et pour son très bel accueil
toujours souriant.
Ainsi mon cœur se nourrit de douceur
et s’enrichit tant
qu’il lui suffirait de vivre ainsi,
et ne désire rien de plus.
VI. Le vœu inavouable et la peur du refus
Fors tant, qu’en aucune maniere
Ma dame chiere,
Qui de mon cuer la tresoriere
Est et portiere,
Sceüst qu’elle est m’amour premiere
Et derreniere.
Et plus l’aim que moy ne mon bien,
Non pas d’amours vaine et legiere,
Mai si entiere,
Que mieulz ameroie estre en biere
Qu’a parchonniere
Fust, n’en moy pensee doubliere.
Telz tousdis iere,
Comment qu’elle n’en sache rien ;
Car ne sui tielz qu’a moy affiere
Que s’amour guiere,
Ne que de son vueul tant enquiere
Que li requiere ;
Car moult pourroit comparer chiere
Telle priëre
Mes cuers qui gist en son lÿen.
Pour ce n’en fai semblant ne chiere,
Que je n’acquiere
Refus qui me deboute ou fiere
De li arriere ;
Car se sa doucheurs m’estoit fiere,
Amours murtriere
Seroit de moy, ce sai je bien.
Rien de plus, sinon qu’en quelque manière
ma chère dame,
qui est la trésorière et la gardienne
de mon cœur,
sache qu’elle est mon premier amour
et mon dernier.
Je l’aime plus que moi-même et plus que tout mon bien,
non d’un amour vain et léger,
mais si entier
que j’aimerais mieux être dans la tombe
que de partager mon amour,
ou qu’en moi naisse une pensée double.
Toujours je serai tel,
bien qu’elle n’en sache rien.
Car je ne suis pas assez présomptueux
pour croire mériter son amour
ni pour rechercher tant sa volonté
que je lui en fasse la demande ;
une telle prière pourrait coûter cher
à mon cœur,
qui repose en ses liens.
C’est pourquoi je n’en montre ni signe ni insistance,
de peur d’obtenir un refus
qui me repousse ou me frappe
et m’éloigne d’elle.
Car si sa douceur m’était refusée,
Amour meurtrière
me tuerait, je le sais bien.
VII. Nulle voie pour se découvrir
Si n’est voie
Qui m’avoie
Comment descouvrir li doie
Par nul tour ;
Quar sans retour
Je mourroie
Se j’avoie
Refus ; et se je vivoie
Ma baudour
Seroit tristour.
Fouls seroie
Se rouvoie
Riens plus, fors qu’en li emploie
Corps, honneur,
Cuer, et amour ;
Qu’autre joye
Ne devroie
Voloir, se assés remiroie
Sa douçour
Et sa valour.
Il n’est aucune voie
qui puisse me guider
pour savoir comment lui découvrir mon amour
par quelque moyen que ce soit.
Car sans retour
je mourrais
si je recevais un refus ;
et si je survivais,
ma hardiesse
se changerait en tristesse.
Je serais fou
de demander
autre chose que d’employer pour elle
mon corps, mon honneur,
mon cœur et mon amour.
Je ne devrais désirer
aucune autre joie,
si je considérais assez
sa douceur
et sa valeur.
VIII. Comment donc le saura-t-elle ?
Dont la bonne et belle,
Comment sara elle
Que de li veoir
En mon cuer s’ostelle
Une amour nouvelle,
Qui me renouvelle
Et me fait avoir
Joieuse nouvelle.
De quoy l’estancelle
Fait sous la mamelle
Mon fin cuer ardoir ?
S’en frit et sautelle,
Que hons ne damoyselle,
Dame ne pucelle,
Ne le puet savoir,
Si le port et celle.
Mais comment la bonne et belle
pourra-t-elle savoir
que, du simple fait de la voir,
s’est installée en mon cœur
une amour nouvelle
qui me renouvelle
et m’apporte
une joyeuse nouvelle ?
De cette étincelle qui, sous ma poitrine,
fait brûler mon cœur loyal,
comment pourrait-elle savoir ?
Il frémit et tressaille,
mais ni homme ni demoiselle,
ni dame ni jeune fille
ne peut le deviner —
et moi, je le porte en silence.
IX. Prière à Amour, seul messager possible
Amours que j’en pri,
Qui voult et souffri
Qu’a li, sans detri
Quant premiers la vi, m’offri,
Li porra bien dire
Que pour s’amour fri
Sans plainte et sans cri,
Et qu’a li m’ottri,
Comme au plus tres noble tri
Que peüsse eslire,
Et qu’autre ne tri ;
Ainçoys a l’ottri
Qu’onc ne descouvri,
Dont maint souspir ay murdri
Qui puis n’orent mire.
Mais s’en mon depri
Met Amours estri,
Je n’en bray ne cri,
N’autrement ne m’en deffri,
Ne pense a defrire.
Amour, que j’en prie,
qui voulut et permit
qu’à elle, sans détour,
dès que je la vis pour la première fois, je m’offre,
pourra bien lui dire
que pour son amour je brûle
sans plainte et sans cri,
et que je me suis donné à elle
comme au plus noble choix
que je pouvais élire.
Je n’en ai choisi aucune autre ;
au contraire, je me suis à elle entièrement livré,
sans jamais me découvrir,
d’où sont nés maints soupirs étouffés
qui depuis n’ont trouvé nul remède.
Mais si, dans ma détresse,
Amour me combat et m’éprouve,
je n’en crie ni ne me lamente ;
je ne m’en défends pas autrement
et ne pense pas à m’en détourner.
X. Servir toute sa vie sans vouloir d’allègement
Car ensement
Vueil lïement,
Jolïement,
Et gaiement,
En ma dame amer loyaument
User toute ma vie
Si franchement,
Que vraiement
Si j’ai tourment,
Aliegement
N’en veut, fors souffrir humblement
Ma douce maladie.
Celeement
Et sagement,
Pacïenment,
Et nettement
Ert et tres amoureusement
Dedens mon cuer norrie ;
Car bonnement
Et doucement,
Prochainement
S’Espoirs ne ment,
M’ert ma paine tres hautement
A .c. doubles merie.
Car ainsi je veux, joyeusement,
gaîment,
avec allégresse,
aimer loyalement ma dame
toute ma vie,
si librement
et si sincèrement
que, même si
je souffre tourment,
je ne veux d’autre soulagement
que de supporter humblement
ma douce maladie.
Secrètement,
avec sagesse,
patience
et pureté,
elle sera nourrie au fond de mon cœur
avec le plus grand amour.
Car naturellement
et doucement,
bientôt,
si Espérance ne me trompe pas,
ma peine me sera
récompensée au centuple.
XI. Le regard qui guérit les assauts de Désir
Car comment que Desirs m’assaille
Et me fache mainte bataille
Et poingne de l’amoureus dart,
Qui souvent d’estoc et de taille
Celeement mon cuer detaille,
Certes bien en vain se travaille,
Quar tout garist son Dous Regart
Qui paist d’amoureuse vitaille
Mon cuer, et dedens li entaille
Sa beauté fine par tel art
Qu’autre n’est de quoy il me chaille,
Et des biens amoureus me baille,
Tant qu’il n’est joye qui me faille
Que n’aie de li, que Dieus gart.
Bien que Désir m’assaillisse
et me livre maint combat,
qu’il me perce de son dard amoureux
qui souvent, d’estoc et de taille,
entaille secrètement mon cœur,
certes il peine en vain ;
car tout guérit son Doux Regard.
Ce regard nourrit mon cœur
d’une nourriture amoureuse
et y grave sa beauté parfaite avec un tel art
qu’il ne m’importe plus rien d’autre.
Il me prodigue tant de biens d’amour
qu’aucune joie ne me manque
que je ne reçoive d’elle — que Dieu la garde.
XII. Endurer et celer : le désir qui fait servir
Et pour ce, sans nul descort,
Endurer
Vueul et celer
L’ardant desir
Qui vueut ma joye amenrir
Par soutil sort ;
Si le port
Sans desconfort
Et vueul porter.
Quar s’il fait mon cuer trembler,
Taindre et palir,
Et fremir,
A bien sousfrir
Du tout m’acort.
Il me fait par son ennort
Honnourer,
Servir, celer,
Et obeïr
Ma dame, et li tant cherir
Qu’en son effort
Me deport.
Quant il me mort
Et veult grever,
Mais qu’a li vueulle penser
Qu’aim et desir
Sans partir,
Ne repentir ;
La me confort.
Et c’est pourquoi, sans nul trouble,
je veux endurer
et cacher
l’ardent désir
qui cherche, par ruse subtile,
à diminuer ma joie.
Je le porte
sans me plaindre
et veux continuer à le porter ;
car s’il fait trembler mon cœur,
pâlir, frémir
et tressaillir,
je consens pleinement
à bien souffrir.
Il m’incite, par son ardeur,
à honorer,
servir, me taire
et obéir à ma dame,
et à la chérir tant
que je trouve en cet effort
mon plus grand plaisir.
Même lorsqu’il me mord
et veut me faire souffrir,
il suffit que je pense à elle,
que je l’aime et la désire
sans détour
ni repentir :
là est mon réconfort.
↑ programme
Tels rit au main qui au soir pleure
Complainte · 576 vers en trente-six strophes de seize vers sur deux rimes · les titres de strophe sont éditoriaux
comment l’amant fait sa complainte de Fortune et de sa roue
Le récit conduit à la complainte
Et en ce penser ou j’estoie
Je m’avisai que je feroie
De Fortune et de mes doulours,
De mes pensers et de mes plours,
.I. dit qu’on appelle complainte,
Ou il averoit rime mainte,
Qui seroit de tristre matiere.
Si commenchay en tel maniere :
Et plongé dans cette méditation,
je résolus de composer,
sur Fortune et sur mes douleurs,
sur mes pensées et sur mes pleurs,
un poème qu’on nomme complainte,
riche en rimes nombreuses,
et dont la matière serait triste.
Ainsi commençai-je, en ces termes :
I. Tel rit le matin qui pleure le soir : la roue
Tels rit au main qui au soir pleure,
Et tels cuide qu’Amours labeure
Pour son bien, qu’elle li court seure
Et mal l’atourne ;
Et tels cuide que joie aqueure
Pour li aidier, qu’elle demeure.
Car Fortune tout ce deveure,
Quant elle tourne,
Qui n’atent mie qu’il adjourne
Pour tourner ; qu’elle ne sejourne,
Eins tourne, retourne et bestourne,
Tant qu’au desseure
Mest celui qui gist mas en l’ourne ;
Le sormonté au bas retourne,
Et le plus joieus mat et mourne
Fait en po d’eure.
Tel rit le matin qui pleure le soir,
et tel croit qu’Amour travaille
à son bien, alors qu’elle lui court sus
et le malmène ;
et tel croit que la joie accoure
pour l’aider, alors qu’elle s’attarde.
Car Fortune dévore tout cela,
quand elle tourne,
elle qui n’attend pas le point du jour
pour tourner ; car elle ne s’arrête jamais,
mais tourne, retourne et bouleverse,
si bien qu’elle met au-dessus
celui qui gisait, mat, au dernier rang ;
celui qui dominait, elle le renvoie en bas,
et le plus joyeux, elle le rend abattu et morne
en peu de temps.
II. Ni ferme, ni loyale : pire que la vipère
Car elle n’est ferme n’estable,
Juste, loyal, ne veritable ;
Quant on la cuide charitable,
Elle est avere,
Dure, diverse, espouentable,
Traïtre, poignant, decevable ;
Et quant on la cuide amiable,
Lors est amere.
Car ja soit ce qu’amie appere,
Douce com miel, vraie com mere,
La pointure d’une vipere
Qu’est incurable
En riens a li ne se compere,
Car elle traïroit son pere
Et mettroit d’onneur en misere
Desraisonnable.
Car elle n’est ni ferme ni stable,
ni juste, ni loyale, ni véridique ;
quand on la croit charitable,
elle est avare,
dure, changeante, épouvantable,
traîtresse, cruelle, trompeuse ;
et quand on la croit amicale,
alors elle est amère.
Car bien qu’elle paraisse une amie,
douce comme miel, sincère comme une mère,
la piqûre d’une vipère,
qui est incurable,
ne se compare en rien à elle,
car elle trahirait son propre père
et le ferait passer de l’honneur à une misère
monstrueuse.
III. Fortune faux témoin, qui perd son nourrisson
Se Fortune aimme, c’est de loing ;
Elle faut toudis au besoing,
N’elle n’a de personne soing,
Soit vil ou monde.
Et pour si fausse la tesmoing,
Qu’elle porteroit faus tesmoing
Pour le mieudre amy mettre en coing
Qu’elle ait en monde.
Plus escorche qu’elle ne tonde,
Et en mauvais malice habonde,
Par quoy sa norriçon confonde ;
Un pourri coing
Ne prise chose qu’elle fonde,
Qui vuet que ses ouvrages fonde,
En ce n’a pareil ne seconde.
Ce nom li doing :
Si Fortune aime, c’est de loin ;
elle fait toujours défaut au moment du besoin,
et elle n’a souci de personne,
vil ou noble.
Et je l’atteste si perfide
qu’elle porterait un faux témoignage
pour acculer le meilleur ami
qu’elle ait au monde.
Elle écorche plus qu’elle ne tond,
et abonde en méchante malice,
au point de perdre son propre nourrisson ;
pas même un coing pourri
elle n’estime ce qu’elle a fondé,
elle qui veut que son ouvrage s’effondre :
en cela elle n’a ni pareille ni seconde.
Je lui donne ce nom :
IV. Son nom, et la comparaison de la lune
« Lorde, borgne, fausse et enfrune. »
De mal faire onques n’est geüne.
Tout le mont ne prise une prune,
Eins le demeinne
A la samblance de la lune
Qui ore est pleinne, clere et brune,
Et fourme ne clarté nesune
N’a en quinseinne,
Fors tant que n’a mois ne semainne,
Jour prefix, ne heure certeinne,
Eins est sa venjance soudeinne ;
Chose est commune,
Car quant la personne est plus pleinne
D’onneur, de richesse mondeinne,
De son tour a niant la meinne.
Tele est Fortune.
« Sale, borgne, fausse et vorace. »
De mal faire elle n’est jamais à jeun.
Elle n’estime le monde entier pas même une prune,
mais elle le mène
à la ressemblance de la lune,
qui tantôt est pleine, claire, puis obscure,
et qui n’a plus ni forme ni clarté aucune
au bout d’une quinzaine,
sinon que Fortune n’a ni mois ni semaine,
ni jour fixé, ni heure certaine,
mais que sa vengeance est soudaine ;
c’est chose commune,
car lorsque la personne est le plus comblée
d’honneur et de richesse mondaine,
d’un tour de roue elle la réduit à néant.
Telle est Fortune.
V. Les deux seaux du puits, et la leçon de Boèce
Pren moy deus sëaus en un puis,
Qu’assez bien comparer li puis :
Li uns est pleins, li autres vuis ;
Et se l’un monte,
L’autre descent ; tout einsi truis
Que Fortune par ses conduis
Monte l’un, l’autre avale, et puis
Rien n’i aconte
A roy, a duc, a per, n’a conte :
L’un donne honneur, et l’autre honte ;
L’un desgrade ; l’autre seurmonte ;
C’est ses deduis ;
Tout orgueil amolie et donte.
Mais Boëces si nous raconte
Qu’on ne doit mie faire conte
De ses anuis.
Prends-moi deux seaux dans un puits,
car je puis fort bien l’y comparer :
l’un est plein, l’autre vide ;
et si l’un monte,
l’autre descend ; c’est ainsi que je trouve
que Fortune, par ses conduits,
fait monter l’un, descendre l’autre, et puis
ne tient aucun compte
ni de roi, ni de duc, ni de pair, ni de comte :
à l’un elle donne l’honneur, à l’autre la honte ;
elle dégrade l’un, elle élève l’autre ;
c’est là son divertissement ;
tout orgueil, elle l’amollit et le dompte.
Mais Boèce nous enseigne
qu’on ne doit faire aucun cas
des tourments qu’elle inflige.
VI. Plus savante que les maîtres : elle oint et pique
Fortune scet plus de pratique
Que ne font maistre de fisique,
De divinité, de logique,
Et mendiant,
Pour trouver une voie oblique ;
Elle oint, elle point, elle pique,
Elle fait a chascun la nique,
En sousriant.
L’un fait petit, l’autre fait grant ;
L’un met arrier et l’autre avant ;
Or rit, or pleure, or ne scet quant
Elle aimme, si que
Si attrait sont trop decevant.
Riens ne tient qu’elle ait en couvent,
Et, pour conclure, en trebuchant
Toudis s’aplique.
Fortune en sait plus long en pratique
que n’en savent les maîtres de médecine,
de théologie, de logique,
et les frères mendiants,
pour trouver un chemin détourné ;
elle oint, elle poind, elle pique,
elle fait la nique à chacun,
en souriant.
Elle rabaisse l’un, élève l’autre ;
met l’un en arrière et l’autre en avant ;
tantôt rit, tantôt pleure, et l’on ne sait jamais quand
elle aime, si bien que
ses attraits sont par trop trompeurs.
Elle ne tient rien de ce qu’elle a promis
et, pour conclure, elle s’emploie toujours
à faire trébucher.
VII. Le songe de Nabuchodonosor : la statue
Nabugodonosor figure
Qu’il vit en songe une estature
Grande et haute, qui la figure
Horrible avoit,
Et la teste d’or riche et pure,
Les bras, le pis d’argenteüre,
Ventre, cuisses de la faiture
D’arein portoit,
James de fer sus qu’elle estoit,
Des piez l’une part fer estoit,
L’autre terre. Et encor vëoit
Que d’aventure
Une pierre sans main venoit
Qui parmi les piez la feroit,
Si qu’en pourre la craventoit
Et en ordure.
Le livre de Nabuchodonosor rapporte
qu’il vit en songe une statue
grande et haute, dont l’aspect
était horrible ;
elle avait la tête d’un or riche et pur,
les bras et la poitrine d’argent,
le ventre et les cuisses ouvragés
d’airain,
et se dressait sur des jambes de fer,
les pieds étant pour une part de fer,
pour l’autre d’argile. Et il voyait encore
que d’aventure
une pierre venait, sans main qui la lançât,
qui la frappait au milieu des pieds,
si bien qu’elle la fracassait en poussière
et en ordure.
VIII. La statue, c’est Fortune : la tête d’or trompeuse
L’estature que ci propose
Estre ne me samble autre chose
Que Fortune qui ne repose
Heure ne jour.
La teste a d’or, se dire l’ose,
Ou toute richesse est enclose,
Ce samble aus musars qu’elle alose,
Qui en errour
Vivent tele qu’il n’est gringnour ;
Qu’elle n’a pooir ne vigour
De donner, fors peinne et labour.
Retien et glose ;
Car ses joies ne sont que plour,
Et ses richesses glace en four.
Pour ce fait cils trop le millour
Qui s’i oppose.
La statue que je propose ici
ne me semble être autre chose
que Fortune, qui ne se repose
ni une heure ni un jour.
Elle a la tête d’or, si j’ose le dire,
où toute richesse est enclose —
du moins le croient les sots qu’elle abuse,
eux qui vivent dans une erreur
telle qu’il n’en est pas de plus grande ;
car elle n’a ni pouvoir ni force
de donner autre chose que peine et labeur.
Retiens-le et médite-le ;
car ses joies ne sont que pleurs,
et ses richesses, glace dans un four.
Aussi fait-il de beaucoup le mieux,
celui qui s’y oppose.
IX. Ni la richesse ni la pauvreté ne donnent le repos
Car se tu yes en grant richesse,
Jamais n’avras vraie leësse,
Fors peinne, misere et tristesse,
Et en doubtance
Seras dou perdre, qui trop blesse,
Ou l’ardeur aras et l’aspresse
D’avarice qui est maistresse
De pestilence.
Et se tu gis en mendience,
Tu n’avras mie pacience,
Eins sera la main en balance
D’estre larnesse.
Si ne pris riens telle puissance
Ou pais, seürté, souffissance
N’a, fors doleur et meschëance,
Pleur et destresse.
Car si tu es dans la grande richesse,
jamais tu n’auras vraie liesse,
mais peine, misère et tristesse,
et tu vivras dans la crainte
de la perdre, crainte qui blesse trop,
ou bien tu auras l’ardeur et l’âpreté
de l’avarice, qui est maîtresse
de pestilence.
Et si tu gis dans la mendicité,
tu n’auras nulle patience,
mais ta main sera toujours prête
à devenir larronnesse.
Aussi ne prisé-je en rien un tel pouvoir,
où il n’y a ni paix, ni sûreté, ni contentement,
mais seulement douleur et malheur,
pleurs et détresse.
X. Bras et poitrine d’argent : l’éclat qui aveugle
Les bras et le pis a d’argent,
Mais ce n’est que decevement,
Car ce qu’il luisent clerement,
Les yeus esbloe
Et aveugle de mainte gent
Cui elle promet largement,
Et en son pis couvertement
Traïson noe.
D’un des bras les met sus sa roe
Plus legierement qu’une aloe ;
De l’autre les fiert en la joe
Si fierement
Qu’elle les trebuche en la boe,
Et puis elle leur fait la moe.
Einsi Fortune tous ceaus doe
Qu’elle entreprent.
Elle a les bras et la poitrine d’argent,
mais ce n’est que tromperie,
car leur éclat brillant
éblouit les yeux
et aveugle bien des gens
à qui elle fait de larges promesses,
tandis qu’en sa poitrine, en secret,
elle nourrit la trahison.
D’un de ses bras elle les hisse sur sa roue,
plus légèrement qu’une alouette ;
de l’autre elle les frappe à la joue
si violemment
qu’elle les précipite dans la boue,
et puis leur fait la moue.
Ainsi Fortune dote tous ceux
dont elle se saisit.
XI. Le ventre d’airain : la dégradation des métaux
Ventre et cuisses porte d’arein ;
Mais c’est pour moustrer plus a plain
A tous ceaus qui li sont prochain
Qu’elle se change
En pis. Ci vois tu le certain,
Que d’or est son chief premerain,
Après d’argent, nom pas d’estain.
Di le voir : Men ge ?
Or est d’arein vil et estrange.
Certes, ce n’est mie bon change.
Fols est qui a tels dons s’arrange,
Ne tent sa main.
Car par tel change elle se vange
De ceaus qu’elle flate et losange,
Et leur oste honneur et loange
D’ui a demain.
Elle porte ventre et cuisses d’airain ;
mais c’est pour montrer plus clairement
à tous ceux qui l’approchent
qu’elle change
en pire. Tu en as ici la preuve certaine :
sa tête, la première, est d’or,
puis vient l’argent, et non l’étain.
Dis la vérité : est-ce que je mens ?
Vient ensuite l’airain, vil et grossier.
Certes, ce n’est pas là un bon échange.
Fou est qui s’accommode de tels dons
et y tend la main.
Car par un tel change elle se venge
de ceux qu’elle flatte et cajole,
et leur ôte honneur et louange
du jour au lendemain.
XII. Jambes de fer, pieds d’argile : la fausse assise
Seur james de fer est assise,
En moustrant que par nulle guise
Tempeste, orage, vent de bise,
Fait ne parole,
Ne crient cils ou elle s’est mise.
Mais c’est couverture et feintise,
Car les piez a de terre glise
Gliant et mole.
Et quant sus pierre ne sus mole
N’est fondée, fors seur frivole,
Cils se honnist bien et affole
Qui tant la prise
Qu’il retient riens de son escole ;
Qu’adès ses escoliers rigole
Et partout leur meschief flajole
Et les desprise.
Elle est assise sur des jambes de fer,
montrant par là qu’en aucune façon
tempête, orage, vent du nord,
acte ni parole,
ne sont à craindre là où elle s’est établie.
Mais ce n’est que masque et feinte,
car elle a les pieds d’une argile
glissante et molle.
Et puisqu’elle n’est fondée ni sur la pierre
ni sur le roc, mais sur du vide,
celui-là se déshonore et s’affole
qui l’estime assez
pour retenir quoi que ce soit de son école ;
car elle se rit sans cesse de ses écoliers,
claironne partout leur infortune
et les méprise.
XIII. L’édifice bâti sur un mauvais fondement
Je ne tien pas celui pour kaut
Qui vuet faire un ouvrage haut
Seur fondement qui riens ne vaut,
Sans grant damage.
Car quant il est en plus grant saut
D’ouvrer, li fondemens deffaut,
Dont trebuchier et chëoir faut
Tout le meinnage.
Einsi Fortune, la sauvage,
Quant elle a fait aucun ouvrage,
Et on est en plus haut estage,
Fait en tressaut
Venir un vent et un orage
D’aversité qui tout esrage,
Fondement, comble et massonnage,
D’un seul assaut.
Je ne tiens pas pour avisé
celui qui veut élever un haut édifice
sur un fondement qui ne vaut rien,
sans grand dommage.
Car lorsqu’il est au plus fort
de l’ouvrage, le fondement cède,
et il faut que s’écroule et s’effondre
tout le bâtiment.
Ainsi Fortune, la sauvage :
quand elle a mené quelque ouvrage
et qu’on est parvenu au plus haut étage,
elle fait soudain
venir un vent et un orage
d’adversité qui emporte tout,
fondation, comble et maçonnerie,
d’un seul assaut.
XIV. Mille ruses, et rien à donner : les deux côtés
Fortune a plus de mil engiens,
Pour penre et decevoir les siens ;
Mais la dolente, elle n’a riens
Que donner puist.
Promettre assez puet de ses biens,
Mais tu yes trop fols, se tu tiens
Qu’il en y ait nul qui soit tiens.
En sëant fuit ;
Son droit lés est dous, l’autre cuit ;
Le droit porte fleur, fueille et fruit,
L’autre est desert, brehaingne et vuit
Des biens terriens ;
Le droit moult clerement reluit,
L’autre samble a l’oscure nuit,
Et mi partie est par deduit
D’or et de fiens.
Fortune a plus de mille ruses
pour prendre et tromper les siens ;
mais la malheureuse n’a rien
qu’elle puisse donner.
Elle peut bien promettre de ses biens,
mais tu es bien fou si tu crois
qu’il en soit un seul qui soit à toi.
Assise, elle fuit ;
son côté droit est doux, l’autre brûle ;
le droit porte fleur, feuille et fruit,
l’autre est désert, stérile et vide
de tout bien terrestre ;
le droit reluit très clairement,
l’autre ressemble à la nuit obscure,
et elle est mi-partie, par jeu,
d’or et de fumier.
XV. Définitions par oxymores (I) : amour haineux
Fortune est amour haïneuse,
Bonneürté maleüreuse ;
C’est largesse advaricieuse ;
C’est orphenté ;
C’est santé triste et dolereuse ;
C’est richesse la soufferteuse ;
C’est noblesse povre, honteuse,
Sans loiauté ;
C’est l’orguilleuse humilité ;
C’est l’envieuse charité ;
C’est perilleuse seürté ;
Trop est douteuse ;
C’est puissance en mendicité ;
C’est repos en adversité ;
C’est famine en cuer saoulé ;
C’est joie ireuse.
Fortune est un amour haineux,
un bonheur malheureux ;
c’est une largesse avaricieuse ;
c’est le dénuement de l’orphelin ;
c’est une santé triste et douloureuse ;
c’est la richesse besogneuse ;
c’est une noblesse pauvre et honteuse,
sans loyauté ;
c’est l’orgueilleuse humilité ;
c’est l’envieuse charité ;
c’est la périlleuse sécurité ;
elle est par trop redoutable ;
c’est la puissance dans la mendicité ;
c’est le repos dans l’adversité ;
c’est la famine au cœur rassasié ;
c’est la joie coléreuse.
XVI. Définitions par oxymores (II) : l’arbre d’inhumanité
C’est souffrance la rigoreuse ;
C’est souffissance couvoiteuse ;
C’est pais dolente et rioteuse ;
C’est vanité ;
C’est pacience dongereuse ;
C’est diligence paresseuse ;
C’est oubliance la soingneuse
Contre amité ;
C’est l’arbre d’inhumanité,
Enraciné seur fausseté ;
L’estoc est qu’en sa verité
Soit mansongeuse ;
Les fleurs sont de desloyauté,
Et les feuilles d’iniquité,
Mais li fruis est de povreté
Dure et crueuse.
C’est la souffrance rigoureuse ;
c’est le contentement convoiteux ;
c’est une paix douloureuse et querelleuse ;
c’est la vanité ;
c’est la patience revêche ;
c’est la diligence paresseuse ;
c’est l’oubli soigneux
dressé contre l’amitié ;
c’est l’arbre d’inhumanité,
enraciné dans la fausseté ;
le tronc en est que, dans sa vérité même,
elle est mensongère ;
les fleurs sont de déloyauté,
et les feuilles d’iniquité,
mais le fruit est de pauvreté
dure et cruelle.
XVII. Le portrait difforme : un œil rit, l’autre pleure
La teste a pelée a moitie ;
D’un oueil rit, de l’autre larmie ;
L’une joe a couleur de vie,
L’autre est com morte ;
S’une de ses mains t’est amie,
L’autre t’iert mortel anemie ;
Un piet a droit, l’autre clopie,
La droite torte.
Sa force est qu’en chëant est forte ;
En desconfort se reconforte ;
En riant meschëance aporte,
Pleur et hachie ;
En confortant se desconforte ;
En foulant les siens entreporte ;
En tous maus faire se deporte,
Quoy que nuls die.
Elle a la tête à moitié chauve ;
d’un œil elle rit, de l’autre elle pleure ;
une joue a la couleur de la vie,
l’autre est comme morte ;
si l’une de ses mains t’est amie,
l’autre te sera mortelle ennemie ;
elle a un pied droit, l’autre boiteux,
et le droit tordu.
Sa force est d’être forte en tombant ;
dans l’affliction elle se réconforte ;
en riant elle apporte le malheur,
les pleurs et le tourment ;
en consolant elle désole ;
elle emporte les siens en les foulant aux pieds ;
à faire tout le mal elle prend son plaisir,
quoi qu’on en dise.
XVIII. Au-dessus des empereurs, des papes et des rois : « Échec et mat ! »
Fortune est par dessus les drois ;
Ses estatus fait et ses lois
Seur empereurs, papes et rois,
Que nuls debat
N’i porroit mettre de ces trois,
Tant fust fiers, orguilleus ou rois,
Car Fortune tous leurs desrois
Freint et abat.
Bien est voirs qu’elle se debat
Pour eaus avancier, et combat,
Et leur preste honneur et estat
Ne sai quens mois.
Mais partout ou elle s’embat,
De ses gieus telement s’esbat
Qu’en veinquant dit : « Eschac et mat ! »
De fiere vois.
Fortune est au-dessus de tous les droits ;
elle fait ses statuts et ses lois
sur les empereurs, les papes et les rois,
sans qu’aucun des trois
y puisse opposer la moindre contestation,
si fier, si orgueilleux ou si raide fût-il,
car Fortune brise et abat
tous leurs emportements.
Il est bien vrai qu’elle s’agite
et lutte pour les élever,
et leur prête honneur et rang
je ne sais combien de mois.
Mais partout où elle se jette,
elle s’amuse tellement à ses jeux
qu’en gagnant elle crie : « Échec et mat ! »
d’une voix superbe.
XIX. Retour à soi : voilà ce qu’elle m’a fait
Einsi m’a fait, ce m’est avis,
Fortune que ci vous devis.
Car je soloie estre assevis
De toute joie.
Or m’a d’un seul tour si bas mis
Qu’en grief plour est mué mon ris,
Et que tous li biens est remis
Qu’avoir soloie.
Car la bele ou mes cuers s’ottroie,
Que tant aim que plus ne porroie,
Maintenant vëoir n’oseroie
En mi le vis.
Et se desir tant que la voie
Que mes dolens cuers s’en desvoie,
Pour ce ne say que faire doie,
Tant sui despris.
Voilà ce que m’a fait, à mon avis,
cette Fortune que je vous décris ici.
Car j’avais coutume d’être comblé
de toute joie.
Or elle m’a, d’un seul tour, mis si bas
que mon rire s’est changé en pleurs amers,
et que s’est retiré tout le bien
que j’avais coutume d’avoir.
Car la belle à qui mon cœur se donne,
que j’aime autant qu’il est possible d’aimer,
je n’oserais maintenant la regarder
en plein visage.
Et je désire tant la voir
que mon cœur dolent s’en égare ;
aussi ne sais-je que faire,
tant je suis désemparé.
XX. Apostrophe à Amour : c’est toi qui m’as fait faillir
Amours, Amours, ce m’as tu fait
Qui m’as fait faire le meffait
Qui toute ma joie deffait !
Car bien puis dire
Que si estraingnis de ton trait
Mon cuer, qu’on n’en eüst mot trait,
S’avoir deüsse sans retrait
Toute l’empire.
Pourquoy me feïs tu eslire
Dame pour qui mes cuers soupire
Tant, qu’il ne congnoist joie d’ire,
Et tout a fait
Me vues pour s’amour desconfire ?
Quant mon dolent cuer fais defrire
Et fondre en amoureus martire,
Est ce bien fait ?
Amour, Amour, c’est toi qui m’as fait cela,
toi qui m’as fait commettre la faute
qui défait toute ma joie !
Car je puis bien dire
que de ton trait tu as si fort étreint
mon cœur qu’on n’en eût pas tiré un mot,
dussé-je posséder sans réserve
l’empire tout entier.
Pourquoi m’as-tu fait choisir
une dame pour qui mon cœur soupire
tant qu’il ne distingue plus la joie du chagrin,
et pourquoi veux-tu absolument
me défaire pour l’amour d’elle ?
Quand tu fais brûler mon cœur dolent
et fondre en martyre amoureux,
est-ce là bien agir ?
XXI. Le prisonnier qu’on bat après sa reddition
Helas ! que me demandes tu ?
Je t’aim de toute ma vertu.
Or me hez et m’as abatu
De haut en bas
Et de tes verges si batu
En ta chartre ou m’as embatu
Que je me rens dessous l’escu
Veincus et mas.
Si fais trop mal, se tu me bas,
Quant je me ren et que pris m’as,
Car prisonnier on ne doit pas,
S’on l’a vaincu,
Batre ne ferir en nul cas,
Eins doit on voloir son respas.
Helas ! or me bas en tes las,
Pris et rendu !
Hélas ! que me demandes-tu ?
Je t’aime de toute ma force.
Or tu me hais et m’as abattu
de haut en bas,
et tu m’as si bien battu de tes verges
dans la prison où tu m’as jeté
que je me rends, sous mon écu,
vaincu et mat.
Tu fais donc fort mal de me battre,
quand je me rends et que tu m’as pris,
car un prisonnier, on ne doit pas,
dès lors qu’on l’a vaincu,
le battre ni le frapper en aucun cas,
mais on doit vouloir son rétablissement.
Hélas ! et me voici battu dans tes rets,
pris et rendu !
XXII. Ce n’est pas à ton honneur : la crainte d’avoir fâché la dame
Ce n’est pas ton honneur, ce croy,
Quant je te ser en tele foy
Qu’humblement a morir m’ottroy,
Se c’est tes grez,
Pour ma dame que plus ne voy.
Car doubte ay, dont je me marvoy,
Que ses gentis cuers envers moy
Ne soit irez.
Dont je sui trop mal atournez,
Tristes, pensis, desconfortez,
Quant tous mes biens as destournez,
Ne say pourquoy.
S’en est mes vis descoulourez
Et mes cuers de plours saoulez,
De griés souspirs entremeslez,
Et tout par toy.
Ce n’est pas à ton honneur, je crois,
quand je te sers avec une telle foi
que j’accepte humblement de mourir,
si tel est ton bon plaisir,
pour ma dame que je ne vois plus.
Car j’ai peur, et j’en perds le sens,
que son noble cœur ne soit
irrité contre moi.
Aussi suis-je bien mal en point,
triste, pensif, désolé,
puisque tu as détourné tous mes biens,
je ne sais pourquoi.
Mon visage en est décoloré
et mon cœur rassasié de pleurs
entremêlés de lourds soupirs,
et tout cela par toi.
XXIII. Excuse : devant sa beauté, les sens défaillent
Nompourquant pas ne m’en merveil,
Quant le regart de son dous oueil
Et son cler vis blanc et vermeil
Qui resplendist
De biauté plus qu’or en soleil
Et son corps gent qui n’a pareil
De douceur, de cointe appareil
Vers moy guenchist,
Se mes regars s’en esbloïst,
Se la parole m’en tarist,
Se ma vigour en amenrist.
Car par ton vueil
Nature en moy s’en esbahist
Et mes sens s’en esvanuïst,
Dont li cuers me tramble et fremist.
De ce me dueil.
Pourtant je ne m’en étonne pas :
quand le regard de son doux œil,
et son clair visage blanc et vermeil
qui resplendit
de beauté plus que l’or au soleil,
et son corps gracieux, qui n’a pas son pareil
en douceur ni en élégante parure,
se tournent vers moi,
si mon regard s’en éblouit,
si la parole me manque,
si ma vigueur en diminue —
car par ta volonté
la nature en moi s’effare
et mes sens s’évanouissent,
si bien que le cœur me tremble et frémit.
C’est de cela que je me plains.
XXIV. Les cinq sens matés par la clarté de son visage
Einsi sa parfaite biauté,
Fresche et douce com fleur d’esté,
Et la mervilleuse clarté
De son viaire
Dont je me vi enluminé,
Le ray de son oueil que plus n’é,
Mes cinc sens orent tost maté ;
Plus n’en pos faire.
Helas ! s’en ay tant de contraire
Que je ne say quele part traire,
N’en moy joie plus ne repaire,
Ne gaieté.
Car pour ce que j’aim sans meffaire,
Tu me vues de tous poins deffaire,
Se la trés douce debonnaire
N’en a pité.
Ainsi sa parfaite beauté,
fraîche et douce comme fleur d’été,
et la merveilleuse clarté
de son visage,
dont je me vis illuminé,
le rayon de son œil que je n’ai plus,
eurent tôt fait de mater mes cinq sens ;
je n’en pus faire davantage.
Hélas ! j’en ai tant de contrariété
que je ne sais de quel côté me tourner,
et qu’en moi ne revient plus ni joie
ni gaieté.
Car parce que j’aime sans mal faire,
tu veux me défaire de tout point,
si la très douce et bienveillante
n’en a pitié.
XXV. Prière à Amour d’intercéder
En toy en est, bien t’en couveingne,
Car je sui tiens, comment qu’il prengne.
Mais je te pri qu’il te souveingne
Comment je port
En mon cuer l’amoureuse enseigne
Dou mal d’amours qui me mehaigne,
Et qu’il n’est lieu dont il me veingne
Aucun confort.
Et se ma dame est en acort
De moy grever, je te pri fort
Que tu li moustres qu’elle a tort
Et qu’elle teingne
Tant de moy que, s’elle s’amort
A moy grever, elle m’a mort,
Et qu’elle est ma vie et ma mort,
Que qu’il aveingne.
Il ne tient qu’à toi : prends-y bien garde,
car je suis tien, quoi qu’il advienne.
Mais je te prie qu’il te souvienne
comment je porte
en mon cœur l’enseigne amoureuse
du mal d’amour qui m’estropie,
et qu’il n’est nul lieu d’où me vienne
quelque réconfort.
Et si ma dame est décidée
à m’accabler, je t’en prie instamment,
montre-lui qu’elle a tort,
et qu’elle tienne
assez compte de moi pour savoir que, si elle s’acharne
à m’accabler, elle m’a tué,
et qu’elle est ma vie et ma mort,
quoi qu’il advienne.
XXVI. Renoncer est impossible : pas même Sénèque
Je n’i say autre conseil mestre,
Se je ne vueil l’amer demestre.
Mais c’est chose qui ne puet estre,
Car sans mentir,
Se tous ceaus que Dieus a fait nestre
Estoient tout aussi grant mestre
Com Seneques d’art et de lettre,
Li deguerpir
Ne me feroient pour morir,
Car seur toutes l’aim et desir.
C’est celle ou sont tuit mi plaisir ;
C’est ma main destre ;
C’est celle qui me puet garir
Et faire en joie revenir,
Se de son regart mon desir
Deingnoit repestre.
Je n’y sais mettre d’autre remède,
à moins de vouloir renoncer à l’aimer.
Mais c’est chose qui ne peut être,
car, sans mentir,
si tous ceux que Dieu a fait naître
étaient d’aussi grands maîtres
que Sénèque en art et en savoir,
ils ne me la feraient pas
abandonner, dussé-je en mourir,
car je l’aime et la désire par-dessus toutes.
C’est en elle que sont tous mes plaisirs ;
c’est ma main droite ;
c’est celle qui peut me guérir
et me ramener à la joie,
si de son regard elle daignait
repaître mon désir.
XXVII. Le départ sans congé : la faute irréparable
Las ! dolens ! or ne m’ose attendre
Qu’envers moy fust jamais si tendre
Qu’elle seur moy deingnast descendre
Son dous regart ;
Car tu me feïs tant mesprendre,
De moy partir sans congié prendre
Et sans nulle autre raison rendre,
Que tempre et tart
Me fait ce dolereus depart
Pleindre, plourer, et par son art
Fait de cent mil a meins dou quart
Mon espoir mendre ;
Dont je morray, se Dieus me gart,
S’elle par toy ne me depart
De ses douceurs aucune part
Pour moy deffendre.
Hélas ! malheureux ! je n’ose plus espérer
qu’elle soit jamais assez tendre envers moi
pour daigner abaisser sur moi
son doux regard ;
car tu m’as fait commettre une telle faute,
en partant sans prendre congé
et sans donner la moindre raison,
que du matin au soir
ce douloureux départ me fait
me plaindre et pleurer, et par son art
réduit mon espoir de cent mille
à moins du quart ;
aussi en mourrai-je, Dieu me garde,
si par toi elle ne me fait part
de quelque peu de ses douceurs
pour me défendre.
XXVIII. L’espérance sans fondement : la rente que paie Amour
Car mes dolens cuers tant s’esmaie,
Pour ce que m’esperence vraie
N’est pas, qu’il n’est joie que j’aie.
Ce me tourmente ;
Ce me fait meinte mortel plaie ;
Ce me confont ; ce me deplaie ;
Si qu’il n’est maus que je ne traie
Qu’autre amis sente.
Car m’amour donnay en jouvente,
Cuer, corps, ame, vie et entente,
A ma trés douce dame gente,
Plaisant et gaie.
Las ! or langui en grief attente
Et vif en pensée dolente :
C’est le guerredon, c’est la rente
Qu’Amours me paie.
Car mon cœur dolent s’effraie tant,
parce que mon espérance n’est pas
fondée, qu’il n’est plus de joie pour moi.
Cela me tourmente ;
cela me fait mainte plaie mortelle ;
cela me confond, cela me déchire ;
si bien qu’il n’est mal que je n’endure
de tous ceux qu’un autre amant peut sentir.
Car j’ai donné mon amour dans ma jeunesse,
cœur, corps, âme, vie et pensée,
à ma très douce et noble dame,
plaisante et gaie.
Hélas ! me voici languissant dans une pénible attente
et vivant dans une pensée douloureuse :
voilà la récompense, voilà la rente
qu’Amour me paie.
XXIX. Amour, mon chef, me foule aux pieds
Amours, ce n’est mie raison
De moy donner tristece en don
En lieu de joieus guerredon,
Eins est pechiez,
Quant je suis sans condition
Tous mis en ta subjection.
Or me mès a destruction
Et entrepiez
Qui deüsses estre mes chiés,
Et par toy m’est li dez changiez,
Et par toy de joie essilliez
Sans occoison
Sui et de ma dame eslongiez.
Mais s’auques einsi dure m’iez
Confort n’espoir de mes meschiés,
Ne garison.
Amour, il n’est pas raisonnable
de me donner la tristesse en présent
au lieu d’une joyeuse récompense ;
c’est même un péché,
alors que je suis, sans condition,
tout entier soumis à ton pouvoir.
Or tu me livres à la destruction
et me foules aux pieds,
toi qui devrais être mon chef ;
et par toi le dé a tourné contre moi,
et par toi je suis banni de la joie
sans raison aucune,
et éloigné de ma dame.
Mais si tu restes tant soit peu si dur envers moi,
je n’aurai dans mes malheurs ni réconfort, ni espoir,
ni guérison.
XXX. Espérance se retire, Fol Espoir survient : maté dans l’angle
Et quant Esperence ne joint
A mon cuer, einsois s’en desjoint,
Se Fol Espoir a li se joint,
N’est pas merveille,
Puis que tu fais si mal a point
Que tu m’as maté et empoint
Par ton meffait en l’angle point,
Vueille ou ne vueille.
La n’est il biens que je recueille ;
La mon vis de larmes se mueille ;
La n’est il riens qui me conseille,
Ne qui me doint
Confort dou mal qui me traveille ;
La sens je doleur nom pareille ;
La Pitez dort ; la Desirs veille
Qui trop me point.
Et puisque Espérance ne s’unit pas
à mon cœur, mais s’en détache,
s’il advient que Fol Espoir s’y joigne,
ce n’est pas merveille,
puisque tu agis si mal à propos
que tu m’as maté et poussé,
par ton méfait, dans le coin de l’échiquier,
que je le veuille ou non.
Là, il n’est aucun bien que je recueille ;
là, mon visage se mouille de larmes ;
là, il n’est rien qui me conseille,
ni qui me donne
réconfort du mal qui me tourmente ;
là, je sens une douleur sans pareille ;
là, Pitié dort ; là, Désir veille,
qui trop me point.
XXXI. Pire qu’en fièvre continue : le serment de renoncer à la joie
La suis je pis qu’en continue ;
La sens je doleur qui m’argue ;
La tramble mes cuers et tressue ;
La m’asseür
Que m’esperence est esperdue,
Se la grief doleur continue
Qui tant s’est en mon cuer tenue
Que bon eür
N’arai jamais ; et se j’en jur,
Dieus scet que je ne m’en parjur.
Pour ce toute joie forjur,
Qu’estre perdue
Doit en moy, quant j’aim de cuer pur ;
Et tous adès me sont plus dur
Li mal que pour ma dame endur :
Ce me partue.
Là, je suis plus mal qu’en fièvre continue ;
là, je sens la douleur qui me harcèle ;
là, mon cœur tremble et transpire ;
là, j’acquiers la certitude
que mon espérance est perdue,
si se prolonge la lourde douleur
qui s’est si bien installée en mon cœur
que jamais je n’aurai
de bonheur ; et si je le jure,
Dieu sait que je ne me parjure point.
Aussi je renonce à toute joie,
car elle doit être
perdue en moi, puisque j’aime d’un cœur pur ;
et me sont toujours plus durs
les maux que j’endure pour ma dame :
cela m’achève.
XXXII. Désir, chien de chasse qui traque l’amant
Las ! dolens ! c’est ce qui efface
En moy d’esperence la grace ;
C’est ce qui a la mort me chace
Et fait penser
Qu’ensement comme uns chiens de chace
Après sa beste fuit et chace
Et la sieut partout a la trace
Pour li tuer,
Einsi Desirs de saouler
Mes fols yeus d’assez remirer
De la bele et bonne sans per
La douce face
Me berse et chasse sans cesser
Et me cuide a la mort mener.
Mais humblement vueil endurer
Quoy qu’il me face.
Hélas ! malheureux ! c’est là ce qui efface
en moi la grâce de l’espérance ;
c’est ce qui me pousse vers la mort
et me fait penser
que, tout comme un chien de chasse
court et poursuit sa bête
et la suit partout à la trace
pour la tuer,
ainsi Désir, pour rassasier
mes yeux fous à contempler tout leur soûl
de la belle et bonne sans pareille
le doux visage,
me traque et me chasse sans cesse
et croit me mener à la mort.
Mais je veux endurer humblement
quoi qu’il me fasse.
XXXIII. Loyauté : secours ou bourreau ?
Mais il n’a pas si grant pooir
De moy faire doleur avoir,
Com j’ay bon cuer dou recevoir.
Or y parra :
Se pour ce que j’ay povre espoir
De ma douce dame vëoir
Et qu’Amours m’a en nonchaloir,
Qu’il me fera ?
M’ocira il ? Il ne porra,
Car ma loiauté m’aidera.
Qu’ai je dit ? Einsois me sera
Contraire, espoir.
Car puisqu’Amours me grevera
Et Fortune qui honni m’a,
Ma grant loiauté m’ocira,
Si com j’espoir.
Mais il n’a pas un aussi grand pouvoir
de me faire souffrir
que je n’ai bon cœur à le supporter.
On va bien le voir :
si, parce que j’ai peu d’espoir
de voir ma douce dame
et qu’Amour me tient pour rien,
que me fera-t-il ?
Me tuera-t-il ? Il ne le pourra,
car ma loyauté m’aidera.
Qu’ai-je dit ? Elle me sera plutôt
contraire, je le crains.
Car puisque Amour m’accablera,
et Fortune, qui m’a couvert de honte,
ma grande loyauté me tuera,
à ce que je crois.
XXXIV. Le cœur qui ne peut se taire, la plainte qui n’allège rien
Car mes cuers ne se porroit feindre
D’amer ma dame ne refreindre ;
Einsois est toudis l’amour greindre
Qui en moy maint,
Ne riens ne la porroit esteindre ;
Car quant elle me fait plus teindre,
Dementer, gemir et compleindre,
Tant plus m’enseint.
J’ay oï recorder a meint
Que quant uns malades se pleint,
Que sa doleur fait de son pleint
Un po remeindre.
Las ! et c’est ce qui mon cuer teint ;
C’est ce qui plus griefment l’ateint ;
C’est ce qui tout mon bien esteint,
Sans joie ateindre,
Car mon cœur ne saurait feindre
d’aimer ma dame, ni s’en retenir ;
au contraire, l’amour qui demeure en moi
est toujours plus grand,
et rien ne saurait l’éteindre ;
car plus il me fait pâlir,
me lamenter, gémir et me plaindre,
plus il m’enlace.
J’ai entendu bien des gens rapporter
que lorsqu’un malade se plaint,
sa plainte fait un peu
diminuer sa douleur.
Hélas ! et c’est là ce qui décolore mon cœur ;
c’est ce qui l’atteint le plus gravement ;
c’est ce qui éteint tout mon bien,
sans que j’atteigne la joie :
XXXV. Elle ignore tout : « Tuerez-vous votre ami ? »
Pour ce que riens de ma pensée
Ne scet ma dame desirée,
Seur toute creature amée
Dou cuer de mi,
Ne la trés dure destinée
Qui m’est pour li amer donnée,
Et comment s’amour embrasée
Est tout en mi
Mon cuer qui est siens sans demi,
Ne comment je pleure et gemi
Souvent pour s’amour et fremi,
Qui enflamée
Est en moy, dont je di : « Aymi !
Occirez vous dont vostre ami
Entre les mains son annemi,
Dame honnourée ? »
c’est que de ma pensée elle ne sait rien,
ma dame désirée,
aimée par-dessus toute créature
du fond de mon cœur ;
ni la très dure destinée
qui m’échoit pour l’avoir aimée,
ni comment son amour embrasé
est tout entier au milieu
de mon cœur, qui est sien sans partage,
ni comment je pleure et gémis
souvent pour cet amour, et frémis,
lui qui brûle,
enflammé en moi, si bien que je dis : « Hélas !
Tuerez-vous donc votre ami
entre les mains de son ennemi,
dame honorée ? »
XXXVI. Désir sans remède, sinon la dame : rendre l’âme
C’est de Desir qui mon cuer flame
Et point de si diverse flame,
Qu’en monde n’a homme ne fame
Qui medecine
Y sceüst, se ce n’est ma dame,
Qui l’art, qui l’esprent, qui l’enflame
Et bruïst d’amoureuse flame,
N’elle ne fine.
Fortune est sa dure voisine,
Et Amours l’assaut et le mine,
Dont morir cuit en brief termine
Sans autre blasme.
Mais s’einsi ma vie define,
A ma dame qu’aim d’amour fine,
Les mains jointes, la chiere encline,
Vueil rendre l’ame.
C’est l’œuvre de Désir, qui enflamme mon cœur
et le point d’une flamme si étrange
qu’il n’est au monde homme ni femme
qui y saurait
trouver remède, sinon ma dame,
qui le brûle, qui l’embrase, qui l’enflamme
et le consume d’une flamme amoureuse,
sans jamais s’arrêter.
Fortune est sa dure voisine,
et Amour l’assaille et le mine,
si bien que je pense mourir à bref délai,
sans autre reproche.
Mais si ma vie doit ainsi prendre fin,
c’est à ma dame, que j’aime d’un pur amour,
les mains jointes, la tête inclinée,
que je veux rendre l’âme.