Épopée · Concert 2

laReverdie

La danse des 40 ans
Samedi 29 août 202618hOttmarsheim — abbatiale Saints-Pierre-et-Paul

La musique

Un corpus introuvable

De toute la musique médiévale, la danse est celle dont nous avons le plus de traces et le moins de partitions. Les enluminures en regorgent : caroles dans les jardins, rondes de pèlerins, bals de cour, danses macabres. Les prédicateurs la dénoncent avec une constance qui prouve sa vitalité. Les romans la décrivent, les statuts synodaux l’interdisent, les comptes princiers la rémunèrent. Mais qu’on cherche à l’entendre, et le corpus se rétracte : les danses purement instrumentales notées avant 1400 tiennent presque entièrement dans deux manuscrits. Le Chansonnier du Roi, à Paris, conserve huit estampies royales — dont La Seste ouvre ici le parcours ; le manuscrit Add. 29987 de la British Library, copié en Toscane, en transmet une quinzaine d’italiennes, parmi lesquelles le Trotto, le Salterello et l’istampita Isabella. Quelques dizaines de pièces, pour trois siècles et pour l’Europe entière.

L’écart entre l’omniprésence documentaire et cette pénurie notée a longtemps été lu comme une perte. Il vaut mieux y voir un effet d’optique. Nous cherchons la danse là où l’écriture moderne nous a appris à la ranger — du côté des instruments — alors que le Moyen Âge la logeait ailleurs, et l’écrivait abondamment. Le programme de ce soir tient tout entier dans ce déplacement du regard.

La forme se souvient du pas

Les noms le disent avant les musicologues. Ballata et ballade viennent de ballare, danser ; rondeau, rondellus, rotundellus désignent la ronde ; le virelai s’appelle en français du XIVe siècle chanson baladée, chanson dansée. Ces genres partagent une même architecture : un refrain collectif encadre des strophes solistes, et revient inchangé. Depuis Friedrich Gennrich, on lit cette morphologie comme le fossile d’une pratique chorégraphique — le refrain est le moment où le cercle chante et bouge ensemble, la strophe celui où un soliste immobilise l’attention. L’hypothèse a été nuancée, notamment par Christopher Page, qui a montré que ces formes circulaient déjà, au XIIIe siècle, dans des milieux lettrés sans rapport avec le bal. Elle reste néanmoins la clé la plus économique pour comprendre pourquoi trois siècles de lyrique européenne s’obstinent à revenir sur un refrain.

Le rotundellus parisien De patre principio, copié dans le grand recueil florentin de l’école de Notre-Dame, montre la forme à l’état presque abstrait : un procédé d’échange de voix, une ronde de timbres plutôt que de corps. À l’autre bout du programme, la ballade polytextuelle du Codex Reina superpose trois poèmes simultanés — Dame vailants, Amis, de tant que, Certainement puet. Rien n’est plus loin d’un pas de danse ; et cela s’appelle pourtant une ballade.

Quand le manuscrit dit le pas

Il ne s’agit pas toujours d’inférence. Certaines sources écrivent la chorégraphie dans la rubrique. Le Llibre Vermell de Montserrat, compilé vers 1399 à l’usage des pèlerins de la Vierge noire, en fournit le cas le plus net : Stella splendens y porte la mention ad trepudium rotundum, « pour une danse en rond ». Le compilateur anonyme s’en explique dans une note célèbre — les pèlerins veillant la nuit dans l’église veulent chanter et danser, mieux vaut leur donner des pièces honnêtes que les laisser à leurs chansons profanes. La danse sacrée n’est donc pas ici une hypothèse d’historien : c’est une concession pastorale, consignée par écrit.

L’Italie nomme la danse dans l’incipit même. Chi vuol ballare a righoletto — « qui veut danser le rigoletto » — appelle la ronde dès son premier vers, et Gherardello da Firenze intitule sa pièce sonetto overo canzona a rigoletto, sonnet ou chanson à danser en rond. Le geste est inscrit dans le titre du morceau.

Ces deux pièces illustrent en outre un mécanisme décisif : le cantasi come. La formule, qui revient trois fois dans ce programme, signifie « se chante sur l’air de ». Elle signale un contrafactum — un texte neuf greffé sur une mélodie connue. Chi vuol ballare emprunte l’air de O divina Virgo flora, et Ciascheduna amante, qui referme le concert, celui de Canti gioiosi. Ce dispositif suppose un répertoire mélodique partagé, circulant entre le laudario confraternel et la place publique, entre la dévotion et le bal. Il rend surtout inutile la question de savoir si une mélodie est « sacrée » ou « profane » : elle est l’une puis l’autre, selon le texte qu’on lui donne et l’heure qu’il est.

Le témoin par la négative

Le programme réserve une pièce singulière : Ben volgra, attribuée à Guiraut d’Espaigna, désignée comme desdansa. Les troubadours avaient codifié la dansa, chanson à danser à refrain ; la desdansa en est l’envers, une chanson triste bâtie sur la même forme. Un genre ne se définit ainsi par négation que si le genre positif est solidement établi. La desdansa prouve la dansa — et la dansa est un genre lyrique, c’est-à-dire chanté.

On notera que Ben volgra et La Seste Estampie Royal proviennent du même volume, le Chansonnier du Roi. Le manuscrit qui nous a transmis le plus ancien corpus de danses instrumentales est aussi l’un des grands recueils de la lyrique des trouvères. La séparation que ce concert entend défaire, la source elle-même ne la connaît pas.

La danse devenue mémoire

Reste que quelque chose se déplace, entre le XIIIe et le XVe siècle. Le virelai de Machaut, Moult sui de bonne heure nee, nous parvient dans un manuscrit de luxe qui présente l’œuvre comme un monument littéraire et musical, non comme un recueil d’usage ; la ballata de Landini, Questa fanciulla amor, déploie une polyphonie dont la subtilité rythmique excède de loin ce qu’un cercle de danseurs pourrait suivre ; le rondeau de Du Fay, Par droit, appartient à un art de chambre bourguignon où l’on écoute assis. Ces pièces gardent la forme de la danse sans en garder la fonction. Le refrain n’y ramène plus un cercle : il ramène une idée de cercle.

C’est peut-être là le véritable sujet du programme. La danse médiévale ne se laisse pas entendre comme un répertoire séparé, réservé aux instruments, que l’on jouerait entre deux chansons. Elle est le principe formel qui organise une large part de la musique du temps, et qui survit à sa propre disparition comme fonction. L’alternance de ce soir entre pièces instrumentales et pièces vocales n’est donc pas un principe de variété : c’est la restitution d’un continuum que nos catégories ont scindé. Les estampies et les istampitte, du reste, s’articulent en puncta à double terminaison, ouverte puis close — exactement le procédé de la séquence et du lai, c’est-à-dire une morphologie vocale. Jusque dans son répertoire le plus purement instrumental, la danse médiévale chante.

L’ensemble

C’est en 1986 que deux jeunes paires de sœurs italiennes fondèrent l’ensemble médiéval laReverdie. Le nom est emprunté à un genre poétique qui célèbre le retour du printemps, ce qui en dit peut-être déjà long sur le trait le plus saillant de cette formation, qui depuis près de quarante ans enthousiasme public et critique autant par l’intensité de son approche de la musique que par l’ampleur et la diversité de son répertoire, du Moyen Âge à la première Renaissance. Depuis 1993, le cornettiste Doron David Sherwin appartient lui aussi au noyau de l’ensemble, à la fois comme instrumentiste et comme chanteur.

L’effectif de laReverdie varie, selon le répertoire, de trois à quatorze musiciens. Une recherche approfondie, alliée à une longue et intense expérience de la scène et du studio, fait de laReverdie un ensemble unique en son genre : non seulement par l’enthousiasme peu commun que ses membres partagent et transmettent à leur public, mais aussi par l’aisance et la virtuosité naturelle de leur jeu et de leur chant.

L’ensemble s’est produit régulièrement dans des festivals et des concerts à travers toute l’Europe et au-delà. Il a par ailleurs réalisé des enregistrements radiophoniques et discographiques dans les pays les plus divers.

Vingt-deux disques ont paru à ce jour, dont dix-sept chez le label français Arcana, en coproduction avec la WDR. Ils ont reçu de nombreuses distinctions de la critique dans toute l’Europe, notamment le Diapason d’or de l’année — une première pour un ensemble italien de musique ancienne ! —, le 10 de Répertoire, le 10 de Crescendo, les fff de Télérama, les 5 étoiles de Musica et le A d’Amadeus. Le disque Carmina Burana, Sacri Sarcasmi (Arcana A353) a figuré parmi les trois finalistes des Midem Classical Awards 2010 dans la catégorie musique ancienne.

Depuis près de trois décennies, les musiciens de l’ensemble sont également sollicités comme professeurs dans les stages d’été — ainsi aux Cours internationaux de musique ancienne d’Urbino, en Italie —, de même que dans des masterclasses et comme enseignants dans des institutions telles que l’Accademia Internazionale della Musica di Milano et le Laboratorio Internazionale di Musica Medioevale e di Alia Musica, en Italie, ou la Staatliche Hochschule für Musik de Trossingen, en Allemagne.

Pour des projets particuliers, laReverdie collabore régulièrement avec d’autres artistes, tels Franco Battiato, Moni Ovadia, Carlos Núñez, le Teatro del Vento, Gérard Depardieu ou Mimmo Cuticchio.

Le programme

  • Anonyme français (XIIIe s.)
    De patre principio — rotundellus
    Florence, Biblioteca Nazionale, ms. Pluteus 29.1, f. 463
  • Anonyme français (XIIIe s.)
    La Seste Estampie [Royal] — danse
    Paris, Bibliothèque nationale, ms. fr. 844 (Chansonnier du Roi), f. 104v
  • Guiraut d’Espaigna (?) (act. 1245-1265)
    Ben volgra — desdansa
    Paris, Bibliothèque nationale, ms. fr. 844 (Chansonnier du Roi), ff. 186r-v
  • Anonyme catalan (XIVe s.)
    Stella splendens — virelai « ad trepudium rotundum »
    Montserrat, Monasterio de Santa María, ms. 1, Llibre Vermell, ff. 22v-23
  • Anonyme italien
    Chi vuol ballare a righoletto, se chante sur l’air de O divina Virgo flora — lauda
    musique (XIIIe s.) : Cortone, Biblioteca del Comune e dell’Accademia Etrusca, ms. 91, ff. 32v-34v
    texte (XVe s.) : Cité du Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, Laudario dei Bianchi, Chigi L VII, 266, ff. 78r-v
  • Anonyme italien (XIVe s.)
    Trotto — danse
    Londres, British Library, ms. 29987, f. 62v
  • Anonyme italien (XIVe s.)
    Cité du Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, ms. Rossi 215, f. 18v
  • Anonyme italien (XVe s.) / Gherardello da Firenze (v. 1320 – v. 1363)
    Non ti fidare che oggi è sì pocha fé, « sonetto overo canzona a rigoletto », se chante sur l’air de Io vo’ bene a chi vuol bene a me
    musique (Gherardello) : Florence, Biblioteca Laurenziana, Codex Squarcialupi, f. 29r
    texte : Florence, Biblioteca Nazionale, ms. Magl. VII, 40, ff. 51r-52v
  • Anonyme italien (XIVe s.)
    Salterello [IV] — danse
    Londres, British Library, ms. 29987, f. 63v
  • Guillaume de Machaut (v. 1300-1377)
    Paris, Bibliothèque nationale, ms. fr. 1584 (Machaut A), f. 494r
  • Anonyme français (XIVe s.)
    Paris, Bibliothèque nationale, ms. NAF 6771 (Codex Reina), f. 53v
  • Anonyme italien (XIVe s.)
    Isabella — istampita
    Londres, British Library, ms. 29987, ff. 56v-57
  • Francesco Landini (v. 1335-1397)
    Paris, Bibliothèque nationale, fonds italien 568, f. 70v
    Paris, Bibliothèque nationale, ms. 6771 (Codex Reina), f. 85
  • Guillaume Du Fay (1397-1474)
    Par droit — rondeau
    Oxford, Bodleian Library, ms. Can. Misc. 213, ff. 18v-19
  • Anonyme italien (XVe s.)
    Ciascheduna amante, se chante sur l’air de Canti gioiosi
    Pavie, Biblioteca universitaria, ms. Aldini 361, ff. 4r-v

Les artistes

  • Claudia Caffagnichant, luth
  • Livia Caffagnichant, flûte à bec, fidel
  • Elisabetta de Mircovichchant, rebec, fidel, symphonia
  • Lorenzo d’Erasmopercussion
  • Matteo Zenattichant, harpe

Les textes chantés et leurs traductions

↑ programme

De Patre principio

De Patre principio Gaudeamus eya Filium principium Cum gloria Novum pascha predicat ecclesia. Patris ex palacio Gaudeamus eya Matris in palacium Cum gloria Novum pascha predicat ecclesia. Pro mortis exilio Gaudeamus eya Venit in exilium Cum gloria Novum pascha predicat ecclesia.
Du Père, principe de tout, réjouissons-nous, eia ! le Fils, commencement, avec gloire. L’Église annonce une nouvelle Pâque. Du palais du Père — Réjouissons-nous, eya ! Dans la demeure de la Mère, Avec gloire : L’Église annonce une nouvelle Pâque. Pour l’exil de la mort — Réjouissons-nous, eya ! Lui-même vient en exil, Avec gloire : L’Église annonce une nouvelle Pâque.
↑ programme

Ben volgra, s’esser poges

Ben volgra, s’esser poges, c’Amors si gardes d’aytan: que non feses fin ayman chausir en luec que·l plages. I. E per que? Car per plaser qu’ieu cresia de vos aver, donna, vos mi fes chausir Amor. Don’, avia esper que mi degesses valer del ioy don ieu tant sospir, ar m’aves a tal punch mes que tot iorn vauc desiran la mort, don ay dolor gran. Car non faitz so c’Amors fes? II. Amors vos mi fes amar e chausir vostre cors car e vostra beutat plasen, per plaser! Mas gens ancar non ay mas dol e pensar, e non truep nul garimen. E pos per plaser ay pres pena dolor, et affan, Amor meti a mon dan qu’ arebusa·m a pales. III. E tenray·m ab desamor, et auray gauch e socor e iay e plaser entier. E qui si vull’, ai’amor! Qu’el viura ab gran dolor et ieu ab gran alegrier. E si d’aysso sui repres, sapcha ma rason enan: c’Amors va·m contrarian per so ay·l contrari pres. T1 Mon Deliech, non vos vuell ges mas mon Desplaser deman e si as el mi coman, ieu auray tot cant obs m’es. T2 E mala’n puesqu’esser mes qui Amors servira tan con ai fah, de say enan! Car non fay so que dretz es. T3 Dansa, car ieu ay apres que·l reys Karles fay gent chan, per aquo as el ti man car de fin pres es apres. Ben volgra, s’esser poges …
Je voudrais bien, s’il était possible, Qu’Amour s’abstînt De pousser l’amant parfait À choisir l’objet d’amour qui Lui plaît. I. Et pourquoi ? Parce que, pour le plaisir Que je croyais recevoir de vous, Dame, Amour me fit Vous choisir. Dame, j’espérais Que vous m’auriez accordé Cette joie que je désire tant ; Au lieu de quoi vous m’avez réduit à tel état Que chaque jour je vais désirant La mort, et j’en souffre grandement. Pourquoi ne faites-vous pas ce qu’Amour fit ? II. Amour me poussa à vous aimer Et à choisir votre cœur chéri Et votre précieuse et aimable beauté, En hommage d’amour ! Mais jusqu’ici Je n’ai reçu que douleur et déconvenue, Et je ne trouve aucun remède. Et puisqu’en échange de plaisir j’ai reçu Peine, douleur et tourment, Je me range contre Amour, Qui me contrarie ouvertement. III. Je vivrai donc dans le désamour, Mais j’aurai jouissance et réconfort, Bon accueil et plaisir entier. Et garde Amour qui le veut ! Lui, cependant, vivra dans la douleur profonde, Et moi dans une grande allégresse. Et si l’on m’en blâme, Qu’on sache d’avance ma raison : Amour ne cesse de me contrarier, C’est pourquoi j’ai choisi de m’opposer à lui. T1. Mon Délice, je ne demande rien de vous, Mais de mon Déplaisir ; Et si je m’en remets à lui, J’aurai tout ce qu’il me faut. T2. Qu’il tombe en disgrâce désormais, Celui qui aura servi Amour autant Que je l’ai fait ! Car il ne fait pas ce qui est juste. T3. Danse, j’ai appris Que le roi Charles compose de belles chansons ; C’est pourquoi je t’envoie à lui, Car il jouit d’une belle renommée. Je voudrais bien, s’il était possible…
↑ programme

Stella splendens in monte ut solis radium

Stella splendens in monte ut solis radium miraculis serrato, exaudi populum. Concurrunt universi gaudentes populi, divites et egeni, grandes et parvuli, ipsum ingrediuntur, ut cernunt oculi, et inde revertuntur gracijs repleti Principes et magnates ex [s]tirpe regia, seculi potestates optenta venia peccaminum proclamant tundentes pectora. Poplite flexo clamant hic: Ave Maria. Prelati et barones, comites incliti, religiosi omnes atque presbiteri, milites, mercatores, cives, marinari burgenses, piscatores premiantur ibi. Rustici, aratores, nec non notarij, advocati, scultores, cuncti ligni fabri, sartores et sutores, nec non lanifici, artifices et omnes gratulantur ibi. Regine, comitisse, illustres domine, potentes et ancille, juvenes, parvule virgines et antique, pariter vidue conscendunt et hunc montem, et religiose. Coetus hij aggregantur hic ut exhibeant vota regratiantur ut ipsa et reddant aulam istam ditantes, hoc cuncti videant, iocalibus ornantes, soluti redeant. Cuncti ergo precantes sexus utriusque, mentes nostras mundantes oremus devote virginem gloriosam, matrem clementie, in celis graciosam senciamus vere.
Étoile resplendissante sur la montagne, telle un rayon du soleil Sertie de miracles, Exauce les prières de ton peuple. Tous les peuples accourent ensemble, Remplis de joie ; Riches et pauvres, Grands et humbles, Gravissent la montagne, Pour voir de leurs yeux Et en redescendent, Remplis par la grâce. Les princes et les Grands, Ceux de souche royale, Les puissances du siècle, Une fois obtenu Le pardon de leurs péchés, le proclament en se frappant la poitrine, C’est ici qu’à genoux, Ils clament « Ave Maria ». Les prélats et les barons, Les comtes illustres, Tous les religieux et tous les prêtres, Soldats, marchands, Citadins, marins, Bourgeois, Pêcheurs, Tous ici rendent grâce. Les paysans, les laboureurs, Mais aussi les notaires, Avocats, sculpteurs, Tous les charpentiers, Cantonniers et couturiers, Mais aussi les fileurs, Tous les artisans, Rendent grâce ici. Reines, comtesses, Illustres dames, Puissantes et servantes, Jeunes et humbles, Vierges et vieilles, Et puis les veuves, Et les religieuses escaladèrent Aussi cette montagne. Ces foules s’assemblèrent, Ici pour présenter leurs requêtes, Dire leurs remerciements, Et pour rendre grâce. Elles enrichirent ce lieu. Comme tous, en voyant ce spectacle, Elles apportèrent leur joie, Et purent repartir délivrées. Tous alors, des deux sexes, purifions Notre âme par la prière, prions avec dévotion La Vierge pleine de gloire, la mère de clémence. Puissions nous la voir dans les Cieux, vraiment, elle qui est pleine de Grâce.
↑ programme

Chi vuol ballare a righoletto

Chi vuol ballare a righoletto Muova col passo all’organetto. Muova il passo al dolcie suono Lo schanbietto facci buono Achordando il pie col suono Chome suona l’angioletto. Michaël suona quell’arpa Sicché ’l suono ghuidi la scharpa Che·ll’amor di dio più carpa Dagli vinto il giuocho netto. Ghabriël da ’n quella tronba Dentro il fiato vi rinbonba Chi·llo schorda e tutto il zonba Che ’n tal choro fa difetto. Raffaël toccha il liuto Sì chi balli chol tuo aiuto Che·nmi par esser veduto Dal mio dolcie amor perfetto. Tutti presi per la mano Ciaschun seghui lo prossimano L’uno aiuti [l’altro sano] Non ci sia amore infetto. Muoviti oltre o tu che balli Qui non s’usa i passi radi Ghuai a·tte se·ttu·cci cadi Atienti al far dello schanbietto. Questo ballo va più ratto Che non fa il mulino adatto E mai d’esso non fie tratto Ch(e) al ben dello intelletto. Fuor, fuor giente asiderata Che schoncordate la ballata E a quella schuriata Che vi chaccia al malcometto. Fuocho e fianma d’amor pio Qui dinanzi al signior mio Ongniun gridi «I’ son dessio Che più sono innamorato». [Chorrian] forte e ben veloce Ciaschun gridi ad alta voce «[Dolcie] Amor veggoti in croce O singnior mio benedetto». Amen.
Qui veut danser le rigoletto, Qu’il règle son pas sur l’organetto. Qu’il meuve le pas au doux son, Qu’il fasse bien le scambietto, Accordant le pied à la musique Comme en joue le petit ange. Michel joue de cette harpe Si bien que le son guide le soulier, Pour que l’amour de Dieu le saisisse davantage : Qu’il lui donne la partie gagnée nettement. Gabriel, dans cette trompette, Fait retentir son souffle, Qui désaccorde et culbute tout entier Celui qui fait défaut en un tel chœur. Raphaël touche le luth : Danse donc avec son aide, Si bien qu’il me semble être vu Par mon doux amour parfait. Tous pris par la main, Que chacun suive son prochain, Que l’un aide [l’autre, bien portant], Qu’il n’y ait point d’amour corrompu. Avance donc, ô toi qui danses, Ici on n’use pas de pas lents ; Malheur à toi si tu tombes : Tiens-toi bien au scambietto. Cette danse va plus vite Que ne tourne le moulin bien réglé, Et jamais on n’en sera retiré Que pour le bien de l’intellect. Dehors, dehors, gens transis Qui désaccordez la ballade ! Et gare à cette escourgée Qui vous chasse vers le mauvais lieu. Feu et flamme d’amour pieux, Ici, devant mon seigneur, Que chacun crie : « C’est moi Qui suis le plus amoureux. » [Qu’ils courent] fort et bien vite, Que chacun crie à haute voix : « [Doux] Amour, je te vois en croix, Ô mon seigneur béni. » Amen.
↑ programme

Amor mi fa cantar a la francescha

Amor mi fa cantar a la francescha. Perché questo m’aven non olso dire, ché quella donna che me fa languire temo che non verebe la mia tresca. [Amor mi fa cantar a la francescha.] A ley sun fermo celar el mio core e consumarmi inançi per so amore, ch’almen moro per cosa çentilesca. [Amor mi fa cantar a la francescha.] Done, di vero dirve posso tanto che questa donna per cui piango e canto è come rosa in spin morbida e frescha. Amor mi fa cantar a la francescha.
Amour me fait chanter à la française. Pourquoi cela m’advient, je n’ose le dire, Car cette dame qui me fait languir — Je crains qu’elle ne vienne point à ma tresque. [Amour me fait chanter à la française.] Envers elle je suis résolu à celer mon cœur Et à me consumer plutôt pour son amour, Qu’au moins je meure pour chose noble et courtoise. [Amour me fait chanter à la française.] Dames, en vérité je puis bien vous dire Que cette dame pour qui je pleure et chante Est comme rose sur l’épine, tendre et fraîche. Amour me fait chanter à la française.
↑ programme

Non ti fidare che oggi è sì pocha fé

Non ti fidare che oggi è sì pocha fé Inganna te ognun per fare utile a sé. Tal mostra in vista che in faccia fa bé bé, Che fa hu hu e morde altru’ se può; E tal ti fa danno che dice: «oymé! Molto m’incresce del disagio tuo». Moltj son quellj che fanno del sì, no Biasimando me a·tte, e te a·me. Non ti fidare che oggi è sì pocha fé [Inganna te ognun per fare utile a sé.] Tal usa techo e con invidia sta E ‘ncrescegli del tuo ben la nocte e ‘l dì; E tale anchor promission ti fa Che non ti sovene del h e del hy; E tal ti ride in boccha et fa hy hy Che nel secreto ti fa redire oimé. Non ti fidare che oggi è sì pocha fé [Inganna te ognun per fare utile a sé.] Non ti fidare di chj christ iano è Né di nissuno che baptesimo non à Non ti fidare se ben tuo fratello è Né di coluj che ‘l naso nel viso non à Non ti fidare di chi in vita sta, Se non d’Idio et di chi padre t’è. Non ti fidare che oggi è sì pocha fé [Inganna te ognun per fare utile a sé.]
Ne te fie à personne : aujourd’hui il y a si peu de foi, Chacun te trompe pour en tirer profit. Tel se montre doux de visage et fait « bê bê », Qui fait « hou hou » et mord autrui s’il le peut ; Et tel te fait du tort en disant : « hélas ! Ton infortune me chagrine tant. » Nombreux sont ceux qui du oui font un non, Me blâmant auprès de toi, et toi auprès de moi. Ne te fie à personne : aujourd’hui il y a si peu de foi, [Chacun te trompe pour en tirer profit.] Tel te fréquente et vit dans l’envie, Et ton bien le tourmente nuit et jour ; Et tel encore te fait des promesses Telles qu’il ne te souvient plus ni du h ni du hy ; Et tel te rit au visage et fait « hi hi » Qui en secret te fait redire « hélas ». Ne te fie à personne : aujourd’hui il y a si peu de foi, [Chacun te trompe pour en tirer profit.] Ne te fie à quiconque est chrétien, Ni à quiconque n’a point reçu le baptême ; Ne te fie pas, fût-il ton propre frère, Ni à celui qui n’a pas de nez au visage ; Ne te fie à nul homme qui soit en vie, Sinon à Dieu et à celui qui t’est père. Ne te fie à personne : aujourd’hui il y a si peu de foi, [Chacun te trompe pour en tirer profit.]
↑ programme

Moult sui de bonne heure nee

Moult sui de bonne heure nee. Quant je sui si bien amee De mon doulz ami Qu’il ha toute amour guerpi Et son cuer a toutes vee Pour l’amour de mi. Si que bonne Amour graci Cent mille fois, qui M’a si tres bien assenee Que j’aim la fleur et le tri De ce monde cy, Sans part et sans decevrée. Pour sa bonne renommee Qu’est cent fois de tous loee Plus que je ne di. Qui mon cuer ha si ravi Qu’onques mais enamouree Fame ne fu sy. Moult sui de bonne heure nee... Nos cuers en joye norry Sont, si que soussi Ne riens qui nous desagree N’avons, pour ce que assevi Sommes de mercy. Qu’est souffisance appellee; Un desir, une pensee. Un cuer, une ame est entee En nous, et aussi De voloir sommes uni. Onques plus douce assamblee. Par ma foy, ne vy. Nompourquant je me defri Seulette et gemi Souvent a face esplouree. Quant lonteinne sui de li Qu’ay tant enchiery Que sans li riens ne m’agree. Mais d’espoir sui confortee Et tres bien asseuree Que mettre en oubly Ne me porroit par nul sy. Dont ma joie est si doublee Que tous maus oubly. Moult sui de bonne heure nee...
Je suis née en une heure heureuse, Puisque je suis si aimée De mon doux ami, Qui a délaissé tous les autres amours Et a gardé son cœur loin de toutes Pour l’amour de moi. Aussi je rends grâce au gentil Amour, Cent mille fois, De m’avoir fait un don si grand : Aimer la fleur et l’excellence De ce monde, Sans réserve ni tromperie. Pour sa bonne renommée, Qui est hautement louée de tous, Plus que je ne saurais dire ; Lui qui a si bien ravi mon cœur Que jamais nulle femme N’aima ainsi. Je suis née en une heure heureuse… Nos cœurs sont nourris de joie, Si bien que nous n’avons souci Ni rien qui nous déplaise, Car nous sommes comblés De grâce. Celle qu’on nomme suffisance ; Un seul désir, une seule pensée, Un seul cœur, une seule âme Sont greffés en nous, Et dans la volonté aussi nous sommes unis. Jamais plus belle union ne fut vue, Par ma foi. Et pourtant je tremble, Seule, et je gémis Souvent, le visage en larmes, Quand je suis loin de lui Que j’ai appris à aimer si fort Que sans lui rien ne me plaît. Mais l’espérance me réconforte, Et je suis bien certaine Qu’il ne pourrait en aucune façon M’oublier. Aussi ma joie en est si redoublée Que j’en oublie tous les tourments. Je suis née en une heure heureuse…
↑ programme

Dame vailans de priis et de valoir

I. Dame vailans de priis et de valoir, Dame sachans de bien et de honesté Dame digne de tout humaine honour, Dame luisans de vraye loyalté Et de bonté bien parée, Tant convinray de moy serés amée; Et loyalment vostre vueil tous dis. Estre secreis, vrays et loyalz amis. Car vous estes fontaine de douchor Qui soult de faciette fontaine En qui sens habonde en vigor, Fontaine qui de loyalté est plaine Et fontaine que du bien douée D’amour est, et très bien aournée Dont le desir qu’à vous puisst a devis Estre secreis, vrays et loyalz amis. II. Amis, de tant que vous avés desyr De moy servir et par amours amer Et en tous tans honorer et chierir, De tant vous doy regracier et loer, Et savés à rechevoir; Mais plus ne vous demans sans dechevoir, Que vous vuelliez en moy servant tou[s] dis. Estre secreis, vrays et loyalz amis. Tous jours se doit vrays amans maintenir Secrètement sans sa dame blamer, Et est […] vrays amours pors[i]uir, Loialz en tous sans li trop vanter; Teilz amis fait-il bon à voir Et miex l’ameroye que nul avoir. Or faites dont que puissés à devis: Estre secreis, vrays et loyalz amis.
I. Dame vaillante, de prix et de valeur, Dame savante en bien et en honnêteté, Dame digne de tout honneur humain, Dame resplendissante de vraie loyauté Et bien parée de bonté, Tant il convient que de moi vous soyez aimée ; Et loyalement je veux, à jamais, être vôtre — Être un ami secret, vrai et loyal. Car vous êtes fontaine de douceur Qui jaillit de sa source même, En qui le sens abonde avec vigueur, Fontaine qui de loyauté est pleine, Et fontaine douée du bien D’amour, et très bien ornée ; D’où mon désir de pouvoir, auprès de vous, à souhait, Être un ami secret, vrai et loyal. II. Ami, autant que vous avez le désir De me servir et de m’aimer d’amour, Et en tout temps de m’honorer et de me chérir, Autant je dois vous remercier et vous louer, Et vous savez bien le recevoir ; Mais je ne vous demande rien de plus, sans vous tromper, Que de vouloir, en me servant, à jamais, Être un ami secret, vrai et loyal. Toujours un vrai amant doit se conduire Avec discrétion, sans blâmer sa dame, Et poursuivre le véritable amour, Loyal en tout, sans trop se vanter ; Un tel ami, il fait bon le voir, Et je l’aimerais mieux que nul trésor. Faites donc en sorte de pouvoir, à souhait, Être un ami secret, vrai et loyal.
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Questa fanciull’, Amor, fàllami pia

Questa fanciull’, Amor, fàllami pia, Che m’ha ferito ’l cor nella tuo via. Tu m’a’, fanciulla, sì d’amor percosso, Che solo in te pensando trovo posa. El cor di me da me tu a’ rimosso Cogl’occhi belli et la faccia gioiosa. Però al servo tuo, de’!, sie piatosa: Merçè ti chero alla gran pena mia. Questa fanciull’, Amor, fàllami pia… Se non soccorri alle dogliose pene, Il cor mi verrà meno che tu m’a’ tolto. Che la mia vita non sente ma’ bene, Se non mirando ’l tuo veçoso volto. Da poi fanciulla che d’amor m’a involto Priego ch’alquanto a me benigna sia. Questa fanciull’, Amor, fàllami pia,…
Cette jeune fille, Amour, rends-la-moi clémente, Elle qui m’a blessé le cœur sur ton chemin. Tu m’as, jeune fille, si fort frappé d’amour Qu’en pensant à toi seule je trouve repos. Mon cœur, tu me l’as ravi Par tes beaux yeux et ton visage joyeux. Sois donc, de grâce, compatissante envers ton serviteur : Je te crie merci pour ma grande peine. Cette jeune fille, Amour, rends-la-moi clémente… Si tu ne secours pas mes douloureuses peines, Le cœur me manquera — ce cœur que tu m’as pris. Car ma vie ne connaît jamais de bien, Sinon en contemplant ton gracieux visage. Puisque, jeune fille, tu m’as enlacé d’amour, Je te prie de m’être quelque peu bienveillante. Cette jeune fille, Amour, rends-la-moi clémente…
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Par droit je puis bien complaindre et gemir

Par droit je puis bien complaindre et gemir, Qui sui esent de liesse et de joye. Un seul confort ou prendre ne scaroye, Ne scay comment me puisse maintenir. Raison me nuist et me veut relenquir, Espoir me fault, en quel lieu que je soye: Par droit [je puis bien complaindre et gemir, Qui sui esent de liesse et de joye.] Dechassiés suy, ne me scay ou tenir, Par Fortune, qui si fort me gueroye; Anemis sont ceus qu’amis je cuidoye, Et ce porter me convient et souffrir. Par droit [je puis bien complaindre et gemir, Qui sui esent de liesse et de joye. Un seul confort ou prendre ne scaroye, Ne scay comment me puisse maintenir.]
À bon droit je puis bien me plaindre et gémir, Moi qui suis privé de liesse et de joie. Je ne saurais où prendre un seul réconfort, Et ne sais comment me soutenir. Raison me nuit et veut m’abandonner, Espoir me fait défaut, en quelque lieu que je sois : À bon droit je puis bien me plaindre et gémir, Moi qui suis privé de liesse et de joie. Chassé je suis, et ne sais où me réfugier, Par Fortune, qui si durement me fait la guerre ; Ennemis sont ceux que je croyais amis, Et il me faut endurer et souffrir cela. À bon droit je puis bien me plaindre et gémir, Moi qui suis privé de liesse et de joie. Je ne saurais où prendre un seul réconfort, Et ne sais comment me soutenir.
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Ciaschaduna amante che ama lo Segnore

Ciaschaduna amante che ama lo Segnore Vegna alla dança cantando d’amore vegna danzando tucta infiammata Solo dessiderando colui che l’ha creata E dal pericoloso stato mundano l’à separata sia trasformata de grande fervore infervorata dell’ardente fuocho Como impaçita che non trova loco Christo abraçando non abracia puocho Ma lui tenendo si li struge el core Tocando amore d’amore serà tocato Vestendo amore serai de ti spogliato Tuto seray alora de ti privato E transformato in quello conductore Amore amore dove m’ai menato Amore amore for a de mi m’ai trato Amore amore non so dove sia andato Che son intrato in fornace d’amore
Que chaque amante qui aime le Seigneur vienne à la danse en chantant l’amour ; qu’elle vienne en dansant, tout embrasée, ne désirant que celui qui l’a créée et qui l’a tirée du dangereux état du monde ; qu’elle soit transformée par une grande ferveur, enflammée du feu ardent, comme une folle qui ne tient plus en place. Qui embrasse le Christ n’embrasse pas peu de chose ; mais à le tenir, le cœur se consume. Qui touche l’amour sera touché par l’amour ; qui revêt l’amour sera dépouillé de soi ; tu seras alors entièrement privé de toi et transformé en celui qui te conduit. Amour, amour, où m’as-tu menée ? Amour, amour, tu m’as tirée hors de moi ; Amour, amour, je ne sais où je suis allée, car je suis entrée dans la fournaise de l’amour.