Ensemble Sollazzo
La musique
Présentation générale
Lorsqu’on songe au Moyen Âge, la figure du fou vient aussitôt à l’esprit : ce personnage emblématique est l’un des clichés attachés au monde médiéval. Ce programme s’interroge sur la voix publique et la voix privée de ces artistes. Que ressent-on à marcher ainsi sur la glace, entre le rôle de l’amuseur et le risque que l’on prend à critiquer autrui ? Quand le fou sait-il jusqu’où pousser les limites, et devant qui il peut ôter son masque ? Que devient un fou lorsqu’il est seul ?
Né du monde sacré et de sa mystique, le fou devient au XIVe siècle une figure politique et sociale. Face à la sagesse royale, sa parole est ironique, critique, insolente — et, surtout, admise. Les œuvres musicales offrent des correspondances : le répertoire retenu ici rassemble des pièces qui se distinguent par des textes moraux et commentatifs, servis par une rhétorique de l’humour.
À travers ce programme, nous cherchons à tracer le portrait d’un fou imaginaire, au fil de madrigaux profonds et raffinés, gorgés de métaphores, mais aussi de chansons plus simples où la vivacité d’esprit l’emporte sur tout le reste.
Confidences d’un fou a été créé pour l’auditorium du Louvre en janvier 2025 en écho à l’exposition « Figures du fou », sous la direction d’Anna Danilevskaia — répertoire du Trecento, autour de Niccolò da Perugia, Francesco Landini et Lorenzo da Firenze.
Le secret du bouffon
par Ori Harmelin, thérapeute gestaltiste
L’image qu’évoque dans mon esprit une cour royale est celle d’une étiquette, de mœurs strictes et de statuts sociaux rigides. Tout le monde, y compris le roi et la reine, adhère à des règles de conduite inflexibles, et chacun est méticuleusement contrôlé. Un personnage se démarque : le bouffon, le farceur de la cour. Je l’imagine avec son air ridicule, vêtu d’un patchwork hétéroclite de vert, de rouge et de jaune. Il porte sur la tête un bonnet à clochettes et tient à la main une marotte — deux accessoires qui font écho à la couronne et au sceptre du roi, quand ils ne s’en moquent pas.
Contrairement à tous ceux qui l’entourent, le bouffon n’est soumis à aucune des règles d’étiquette ni à aucun des usages de la cour ; il est libre de toute contrainte. On pourrait objecter qu’il doit lui aussi jouer son rôle, celui du bouffon ; mais d’une certaine manière, il est plus authentique, plus sincère, plus entier que n’importe qui autour de lui. Il est assez sage pour être un bouffon.
Au fil des siècles, bon nombre de règles et de coutumes ont changé, mais aujourd’hui encore, la plupart d’entre nous vivons davantage comme les gens de la cour que comme le fou.
Quand nous étions tout petits, nous avions ce que l’on pourrait appeler une personnalité à 360 degrés. L’énergie rayonnait de toutes les parties de notre corps et de notre psyché : un enfant qui court est un véritable globe d’énergie. Mais un jour, nous avons remarqué que nos parents n’aimaient pas certaines parties de ce globe. Ils nous disaient : « Tu ne peux pas rester tranquille ? », ou « Les gentils garçons ne font pas de bêtises ». Derrière nous, nous traînions un sac invisible, et nous y mettions les parties de nous-mêmes que nos parents n’aimaient pas, afin de conserver leur amour. À notre entrée à l’école, le sac débordait déjà. Comme si cela ne suffisait pas, nos professeurs y ajoutaient leur grain de sel — « Les bons enfants ne se mettent pas en colère », « Fais ce qu’on te dit ! » — et nous avons pris notre colère et notre indépendance pour les mettre dans le sac elles aussi.
Ce qui faisait autrefois 360 degrés n’est plus, à vingt ans, qu’une mince tranche ; tout le reste est dans le sac. À force de nous découper ainsi, il ne nous reste souvent que peu d’énergie : nous dépensons l’essentiel de nos forces à cacher au monde ce que nous y avons enfoui, et nous y perdons notre élan vital. Notre sac personnel contient une énergie qui ne nous est plus accessible. Si nous nous jugeons peu créatifs, par exemple, c’est que nous avons mis notre créativité dans le sac. Comme le disait Picasso, tous les enfants sont des artistes : la difficulté est de le rester en grandissant.
Un autre problème survient à mesure que le sac se remplit. Renier ainsi des parties de soi laisse un sentiment d’isolement, même entouré d’amis, car notre véritable personnalité reste invisible. Nous craignons de nous ridiculiser. Nous craignons que, si nous nous montrions tels que nous sommes, nous ne soyons plus aimés. Or plus nous renions une part de nous-mêmes, moins nous nous sentons authentiques — et chaque part reniée, mal aimée, finit par nous devenir hostile.
À l’inverse, plus nous nous acceptons, plus nous sommes entiers ; plus nous avons confiance dans le fait que les autres nous voient vraiment, et moins nous nous sentons seuls. Plus nous nous acceptons, plus nous assumons nos responsabilités, et donc plus nous sommes libres. Qu’est-ce qui nous retient ? Comment nous freinons-nous ? Que se passerait-il si nous nous autorisions à dire la vérité ? Si nous cessions de nous retenir ? Si nous nous permettions d’être ridicules ?
Le bouffon
par Zoe Saunders, musicologue
Le bouffon était un artiste professionnel du divertissement. Il pouvait être chanteur, jongleur, acrobate, danseur, conteur, contorsionniste, magicien, dresseur d’animaux ou mime. Il racontait souvent des plaisanteries réservées aux initiés, faisant référence à des événements contemporains ou à des personnalités publiques. Les bouffons musiciens jouissaient d’une considération supérieure à celle de ceux qui vivaient exclusivement de leurs autres talents, car leur forme de divertissement possédait une véritable valeur culturelle. Ils chantaient et interprétaient des chansons et de courts récits, et mettaient parfois en musique des poèmes composés par des troubadours. Leur fonction première demeurait néanmoins comique, et leurs interprétations de ces chansons étaient probablement satiriques et humoristiques. Bien que les bouffons musiciens fussent placés au-dessus des autres bouffons dans la hiérarchie sociale, ils restaient considérés comme inférieurs aux musiciens et aux compositeurs ayant reçu une formation musicale formelle et maîtrisant la théorie de la musique ainsi que les systèmes d’accord.
De même que le bouffon occupait une position marginale dans la société qu’il divertissait, les représentations médiévales de bouffons se trouvent souvent elles aussi en marge : on les voit sur les reliefs extérieurs des cathédrales gothiques, dans les stalles des chœurs, ou encore comme éléments décoratifs marginaux ou intégrés à des scènes représentant la vie de cour et les divertissements dans des manuscrits tels que le Luttrell Psalter, du XIVe siècle, ou les Heures de Maastricht. Les représentations de bouffons dans les manuscrits musicaux sont en revanche relativement rares. Il n’en figure aucune dans le richement décoré Codex Squarcialupi, une anthologie de musique vocale profane du Trecento, qui constitue l’une des principales sources de la musique interprétée dans le présent programme.
Un exemple de manuscrits musicaux comportant une iconographie du bouffon se trouve dans le complexe Alamire, un ensemble d’environ soixante livres de chœur et livres de parties, copiés dans les Pays-Bas méridionaux autour du tournant du XVIe siècle. Ornés de manière très élaborée de miniatures et de bordures peintes, nombre de ces manuscrits présentent également, au début des messes, des « initiales grotesques » : les traits calligraphiques des lettrines indiquant les noms des voix sont alors agrémentés de têtes caricaturales. Ces figures amusantes évoquent des bouffons par leurs traits du visage exagérés, leurs larges sourires arrogants ou leurs expressions moqueuses — notamment lorsqu’elles tirent la langue —, leurs lèvres verrouillées par un cadenas, ou encore leurs nez pincés par une fourchette d’accord ou par des escargots, voire transpercés d’une flèche. Elles portent des costumes et des couvre-chefs qui rappellent ceux des bouffons. Certaines semblent chanter le texte de la composition qu’elles accompagnent, tandis que d’autres sont représentées jouant d’un instrument, comme la cornemuse ou la trompette.
Certains bouffons voyageaient pour gagner leur vie, se produisant partout où ils trouvaient un public disposé à les écouter : sur les marchés, dans les foires ou sur les places des villes. Ils n’avaient donc pas de domicile fixe. Cette situation rendait difficile leur surveillance par les autorités civiles et religieuses, qui se montraient souvent critiques envers ces bouffons n’appartenant à aucune classe sociale déterminée et gagnant leur vie en utilisant leur corps d’une manière considérée comme excessive ou vulgaire. Ceux qui, grâce à leur esprit vif et à la chance, parvenaient à obtenir une situation stable en tant que fous du roi, ou bouffons de cour, utilisaient l’humour, la satire et les facéties physiques pour divertir — mais aussi pour prodiguer conseils et critiques de manière informelle — dans les cours de la noblesse ou à la cour royale.
Au XIVe siècle, époque où furent composées et interprétées les œuvres présentées ici par le Sollazzo Ensemble, le bouffon de cour, ou fou, jouait avec le langage tout comme le faisaient les compositeurs de ces madrigali, ballate et cacce. Bien que ces artistes du divertissement fussent intelligents, perspicaces et particulièrement habiles avec les mots, les bouffons de cour demeuraient considérés comme socialement inférieurs. Ils n’étaient donc pas perçus comme une menace et bénéficiaient du privilège de s’adresser familièrement à leur employeur, de contester l’autorité, de se moquer et de parler librement.
Leurs costumes et couvre-chefs colorés, leurs grelots et, surtout, leurs marottes étaient autant de symboles de leur statut particulier : celui d’une figure autorisée à recourir à l’humour pour commenter les événements et formuler des remarques ou des critiques sincères. Leur manière indirecte et légère, ainsi que leur recours à l’humour satirique et physique, les faisant paraître inoffensifs et dépourvus de jugement, leur permettaient d’exprimer critiques et commentaires. S’appuyant sur leurs talents d’artistes, leur humour et leur usage subtil de la langue, les bouffons de cour sont réputés avoir annoncé de mauvaises nouvelles que personne d’autre n’osait porter à la connaissance des puissants. Ils pouvaient même amener leurs nobles ou royaux employeurs à conclure eux-mêmes qu’une certaine idée n’était peut-être pas bonne.
De cette manière, ils servaient non seulement d’intermédiaires entre l’aristocrate ou le souverain et le peuple, mais protégeaient également leurs employeurs contre des décisions précipitées. Plusieurs des œuvres interprétées dans ce programme par le Sollazzo Ensemble donnent ainsi à entendre la figure du bouffon dans son rôle de critique fantaisiste.
L’ensemble
Fondé en 2014 à Bâle par la vielliste Anna Danilevskaia, alors étudiante à la Schola Cantorum Basiliensis, l’ensemble Sollazzo réunit des musiciens venus d’horizons divers autour des répertoires des XIVe et XVe siècles, à la charnière du Moyen Âge et de la Renaissance. Voix et instruments y sont traités à parts égales, un par partie, dans une conception résolument chambriste où chaque ligne reste identifiable.
Son nom lui vient du Sollazzo de Simone Prudenzani, cycle de sonnets composé vers 1400 dont le héros est un musicien de cour — chanteur, instrumentiste et amuseur tout à la fois. Le choix vaut déclaration d’intention : en italien médiéval, sollazzo désigne le plaisir, le divertissement.
Dès 2015, l’ensemble remporte à York l’International Young Artists Competition, où il obtient le premier prix du jury, le prix du public et le Cambridge Early Music Prize. Retenu par le programme européen eeemerging, il engage un compagnonnage de trois ans avec le Centre culturel de rencontre d’Ambronay, dont il devient ensuite artiste associé.
Son premier disque, Parle qui veut, paru chez Linn Records en 2017, est couronné d’un Diapason d’or. La discographie qui suit explore le Trecento italien — Firenze 1350, un jardin médiéval florentin — puis le XVe siècle franco-flamand, avec en 2025 Ni Dufay ni Binchois, consacré à l’œuvre de Johannes Pullois.
Sollazzo se produit dans toute l’Europe et cherche constamment à renouveler la présentation de ces répertoires. En janvier 2025, l’ensemble donnait à l’auditorium du Louvre Confidences d’un fou, portrait musical du bouffon conçu en écho à l’exposition « Figures du fou ».
Anna Danilevskaia, direction
Née en 1987 dans une famille de musiciens originaire de Saint-Pétersbourg, Anna Danilevskaia grandit à Metz, où elle rencontre enfant les répertoires anciens. Elle commence la musique à six ans et se tourne à l’adolescence vers la vièle à archet et la viole de gambe.
Sa formation la conduit à Barcelone, auprès du flûtiste et musicologue Pedro Memelsdorff, puis à la Schola Cantorum Basiliensis de Bâle, où elle se spécialise dans la vièle médiévale. C’est là qu’elle fonde, en 2014, l’ensemble Sollazzo, dont elle assure depuis la direction artistique.
Son répertoire s’étend du XIVe au XVIIe siècle, avec une prédilection marquée pour l’Italie du Trecento et pour le moment où le Moyen Âge bascule dans la Renaissance. Elle dirige depuis sa vièle, en instrumentiste engagée dans le tissu sonore plutôt qu’en chef placé devant lui — manière de faire qui tient de la musique de chambre et à laquelle Sollazzo doit une bonne part de sa souplesse rythmique.
À la conception des programmes, elle travaille en amont sur les sources, mêlant volontiers pièces célèbres et unica peu joués, et construit ses concerts autour d’une figure ou d’une idée plutôt que d’un simple ordre chronologique — le bouffon des Confidences d’un fou en offre un bon exemple.
Sous sa direction, Sollazzo a remporté en 2015 les trois prix de la compétition de York et publié une discographie régulièrement distinguée, de Parle qui veut (Linn Records, 2017, Diapason d’or) à Ni Dufay ni Binchois (2025).
Le programme
Portrait musical d’un bouffon
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Anonyme — Codex de Montpellier (XIIIe s.)
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Niccolò da Perugia (XIVe s.)
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Anonyme — manuscrit de Chypre (XVe s.)
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Giovanni da Firenze, dit « da Cascia » (act. 1340-1350)
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Francesco Landini (v. 1325 – 2 septembre 1397)
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Somma felicità instrumentalFrancesco Landini
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Vincenzo da Rimini (XIVe s.)
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Giovanni da Firenze
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Anonyme — Codex Rossi (XIVe s.)
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Francesco Landini
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Francesco Landini
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Fortuna ria — Tante belleçe — La dolce vista — Poi che veder instrumentalFrancesco Landini
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Niccolò da Perugia
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Ma trez dol rossignol – He trez doulz roussignol jolyBorlet (act. v. 1397-1409 ?)
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Anonyme — Londres, British Library, Add. MS 29987
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Francesco Landini
Les artistes
- Carine Tinneysoprano
- Jonatan Alvaradoténor
- Lior Leiboviciténor
- Mara Wintertraverso
- Roger Helouorganetto
- Natalie Carduccivièle
- Christoph Sommerluth
- Anna Danilevskaiavièle et direction
- Modesto Laimise en scène